Des peluches avaient été déposées devant la maison où Dahia Kellaf a été tuée par son ex-mari avec ses deux enfants, à Pointe-aux-Trembles.

Les mortes ne peuvent témoigner de leurs rêves brisés

POINT DE VUE / Le jour de Noël, un homme tue sa conjointe à Montréal. Une triste répétition d’une série de féminicides «intimes». L’OMS désigne ainsi les meurtres de femmes tuées par leur conjoint. Une femme au Canada est tuée tous les deux jours par un conjoint ou un ex-conjoint, autant des tragédies effroyables à répétition. La semaine dernière, une autre femme a été séquestrée et battue par son conjoint, et ce, moins d’une semaine après l’homicide conjugal de Pointe-aux-Trembles, dans lequel Dahia Khellaf et ses deux enfants ont perdu la vie.

Uniquement dans le district de Montréal, on parle de 4016 dossiers ouverts en matière de violence conjugale en 2018, selon les chiffres du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP). De la peur, des corps qui tremblent sous la menace, de la mort qui se tapit derrière les fenêtres closes. Et des appels à l’aide qui se perdent dans la défaillance des ordonnances «810». Et des refuges qui se dérobent.

Pourtant, le 6 novembre dernier, avant que l’indignation publique n’atteigne son degré actuel devant ces féminicides, la présidente de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, Manon Monastesse, était venue à l’Assemblée nationale pour demander au gouvernement de les aider à accueillir des femmes et des enfants qui vivent la violence. La présidente sait que ces maisons d’hébergement peuvent sauver des vies, mais sa Fédération a dû refuser, à contrecœur, faute de place, 15 000 nouvelles demandes en 2018-2019. Malheureusement, la conférence de presse de Mme Monastesse a eu alors peu d’écho dans les médias. Et pour cause.

Une conférence de presse de la veille avait en effet pris toute la place médiatique. Les partis d’opposition, accompagnés des bénéficiaires du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), réagissaient aux modifications apportées à ce programme par le gouvernement. Les témoignages sentis des victimes en pleurs, choquées par ces modifications sans préavis de règles qui chamboulaient leurs rêves de vivre au Québec, ont eu tout un retentissement. Savamment orchestrée sur le plan communicationnel, cette conférence de presse avait monopolisé les médias et l’opposition qui faisait, elle, d’une pierre deux coups: attirer l’attention sur les conséquences fâcheuses de la réforme précipitée et diaboliser du même coup l’homme fort du gouvernement, le ministre Jolin-Barrette. Pris dans la controverse du sujet sensible de l’immigration, le gouvernement n’avait pas répondu aux demandes d’appel à l’aide des maisons d’hébergement.

Pour alerter le Québec qui s’indigne maintenant, aurait-il fallu que la conférence de presse de la Fédération des maisons d’hébergement eût été ponctuée de témoignages déchirants de femmes victimes de violence conjugale? Malheureusement, à l’Assemblée nationale, les mortes ne peuvent témoigner de leurs rêves brisés. Ébranlé par les plus récents drames conjugaux, le premier ministre a commandé un plan d’action contre la violence conjugale et songe à ajouter des ressources aux maisons d’hébergement : «[…] effectivement, je pense qu’on ne s’en sortira pas sans ajouter des ressources», a indiqué le premier ministre le 18 décembre. 

Croyons le premier ministre. Le droit à la sécurité est le premier de tous les droits. Le philosophe Hobbes considérait la sécurité comme la finalité principale de l’État. La sécurité n’est pas un droit parmi d’autres, mais le préalable à l’exercice de tous les droits. Espérons enfin que grâce à ce plan, le dernier en lice, ce ne sont pas seulement des projets de vie qui seront protégés, mais les vies mêmes de femmes et d’enfants. 

Chez les Celtes, l’Halloween symbolisait le dernier jour de l’année. À la veille du Nouvel An, peut-on, nous, rêver à la fin de tous les féminicides?