L’Île-du-Prince-Édouard a décidé de conserver le verrou sur ses frontières, ce qui empêche un corridor de passage à travers les provinces maritimes vers les Îles-de-la-Madeleine.
L’Île-du-Prince-Édouard a décidé de conserver le verrou sur ses frontières, ce qui empêche un corridor de passage à travers les provinces maritimes vers les Îles-de-la-Madeleine.

Les Madelinots sont pris en otages

POINT DE VUE / Lettre ouverte au premier ministre François Legault

Monsieur le premier ministre,

Alors que la population québécoise voit peu à peu poindre la lumière au bout du tunnel après des semaines de confinement, la population des Îles-de-Madeleine, de son côté, est abandonnée à elle-même et nage en plein brouillard. En effet, pris en otages par la décision de l’Île-du-Prince-Édouard de conserver le verrou sur ses frontières, non seulement les Madelinots sont-ils confinés à leur archipel, mais ils voient, en plus, s’effondrer d’heure en heure les derniers espoirs de sauver la saison touristique 2020 sous une avalanche d’annulations de séjours.

Un lien direct est nécessaire

À l’heure où Québec permet les déplacements interrégionaux et favorise la reprise du tourisme, il est urgent et impératif de mettre en place un véritable corridor de passage à travers les provinces maritimes. Je le réclame auprès de vous depuis trois semaines: un accès garanti jusqu’à l’archipel depuis le Québec continental, avec postes de ravitaillement, d’essence et d’hébergement préalablement identifiés. Nous avons besoin d’une entente avec les provinces maritimes pour désenclaver les Îles sur les plans socioéconomique et touristique. C’est une question d’équité envers les insulaires, mais également de survie pour notre économie territoriale. Pour le Québec, il s’agit également, me semble-t-il, de réaffirmer haut et fort sa souveraineté sur l’archipel madelinot et la vaste partie du golfe du Saint-Laurent qui lui échoit. Vous seul, monsieur le premier ministre, avez le pouvoir de saisir ce dossier et de le régler avec célérité. Votre homologue de l’Île-du-Prince-Édouard, Dennis King, s’est d’ailleurs dit prêt à en discuter avec vous en réaction à ma sortie publique du 13 mai dernier. Un signal fort de votre part est requis.

À défaut, l’instauration d’un lien maritime intra-Québec d’urgence entre les Îles et Gaspé doit être sérieusement et rapidement analysée. Un navire de la CTMA étant disponible, il faut envisager l’aménagement d’une rampe temporaire au quai de Sandy Beach.

Québécois à part entière?

Même depuis la levée des contrôles sanitaires régionaux au Québec, le 18 mai, les Madelinots ne peuvent quitter leur territoire sans la permission des autorités de l’Île-du-Prince-Édouard. Oui: ce sont les règles de la province voisine qui régissent désormais les déplacements des Québécois en direction ou en provenance de l’archipel madelinot. Ainsi, seuls les déplacements jugés essentiels par Charlottetown sont permis aux Madelinots. Un nombre croissant d’insulaires — des Québécois à part entière — se sentent à juste titre brimés par ce blocus de leur autoroute vers la grand’terre. Et rien n’indique que les barrages routiers pourraient être levés avant la fin de l’été. Quand on sait que nombre d’insulaires n’ont l’occasion de voir les membres de leur famille exilée qu’une fois l’an, durant l’été, l’inquiétude et la grogne sont compréhensibles.

Il s’agit également d’une aberration juridictionnelle: bien que le Québec choisisse de déconfiner le territoire des Îles-de-la-Madeleine, l’Île-du-Prince-Édouard impose sa volonté opposée. Il m’apparaît totalement inadmissible que le Québec puisse ainsi abdiquer ses responsabilités, abandonner la population d’une partie de son territoire à l’autorité gouvernementale du voisin et renoncer piteusement à défendre les droits de ses citoyens

L’été à l’eau, l’automne à zéro

Si les Madelinots sont collectivement tenus en otages, leur économie l’est tout autant. En ligne, sur le portail du gouvernement du Québec, on trouve les conditions restrictives, dictées par Charlottetown, permettant de se rendre sur l’archipel Madelinot ou de le quitter. Ces déplacements essentiels excluent le tourisme, il va de soi.

C’est pourquoi l’annonce de la ministre du Tourisme, Caroline Proulx, mercredi dernier, a eu un effet catastrophique sur les perspectives de sauver les meubles, cet été, aux Îles: le plan de votre gouvernement n’inclut aucun corridor d’accès. Cela a entraîné une cascade d’annulations de séjours, l’effondrement du moral des entrepreneurs — pourtant optimistes et volontaires de nature —, sans compter le vertige des 1750 travailleurs saisonniers du tourisme, pour qui se profile une année entière sans revenus.

L’industrie touristique, aux Îles, constitue le deuxième pilier économique, après la pêche. Plus du quart de la population active y gagne sa vie. Le secteur représente 56 millions $ d’argent neuf dans l’économie locale et 94 millions $ de retombées économiques totales annuellement. C’est aussi, et surtout, une courte saison d’achalandage concentrée en quatre mois. Une fois l’automne venu, il n’y a de reprise possible que l’année suivante. Un été à l’eau, c’est un automne à zéro.

Quoi qu’il arrive, la pandémie nous imposera le devoir de repenser les liens entre le Québec continental et l’archipel madelinot. Et de nous affranchir du droit de veto des provinces voisines.

Monsieur le premier ministre, laisserez-vous l’Île-du-Prince-Édouard décréter l’abolition de la saison touristique 2020 dans l’archipel?