Chaque hiver, New Delhi étouffe dans un brouillard empoisonné chargé de particules en suspension, qui pose un grave danger à la santé publique.

Les grandes peurs millénaristes

La dernière semaine a été, au Québec à tout le moins, mobilisée par les militants de la lutte aux changements climatiques. Mercredi, sous l’impulsion de Dominic Champagne, près de 400 personnalités ont lancé le Pacte pour la transition dans le but d’inciter les citoyens à réduire leur empreinte environnementale et les gouvernements à agir de façon plus ambitieuse contre les changements climatiques. Soixante-douze heures plus tard, 150 000 personnes avaient ajouté leur signature à ce manifeste.

Samedi, plusieurs dizaines de milliers de personnes manifestaient à Montréal et dans d’autres villes pour faire reconnaître l’urgence climatique par les gouvernements. Les mots-clés des manifestants étaient : inquiétude, dégradation, catastrophe et peur. En moins de trente ans, depuis le sommet de la Terre de Rio (1992), la question environnementale est passée de sujet lié au développement (durable) pour les dirigeants mondiaux et objet de mobilisation limité aux écologistes à préoccupation sérieuse et même inquiétante pour une large part de la population (occidentale à tout le moins).

Les variations et les catastrophes climatiques ayant alerté les citoyens, les climato-sceptiques ont fini par être marginalisés. Mais il y a plus : la question environnementale et les menaces que font peser les gaz à effet de serre sur l’avenir de la planète et même de l’espèce humaine ont contribué au développement de ce qu’on peut aujourd’hui appeler une grande peur millénariste.

Les grandes peurs historiques

Ce type de peur, qui a ses fondements dans plusieurs grandes religions, se répand dans la population à la suite d'une menace réelle ou imaginaire ou en prévision d’une date ou d’un événement symbolique : grande peur de l’An mil; peur provoquée par une pandémie comme la peste noire (1347-1352) ou à des événements traumatisants comme la guerre de Cent Ans (1337-1453); peur liée à des phénomènes célestes comme la comète de Halley (837; 1682); peur du passage à l’an 2000 ou du calendrier maya (2012).

Ces grandes peurs génèrent des mouvements religieux et sociaux qui appellent à une refondation morale de la société, à la pénitence et même aux sacrifices. Elles peuvent aussi donner lieu à des émeutes ou à des expéditions punitives contre des individus ou des groupes suspectés d’être responsables de la calamité ou de refuser de s’amender.

Ainsi, on assiste au Moyen Âge, et particulièrement pendant les grandes catastrophes, réelles ou appréhendées, à la multiplication des ordres de pénitents dont les membres doivent, à la suite d'une faute, mener une vie mortifiée et se soumettre à certains interdits. À l’occasion de famines ou d’épidémies (comme la peste noire, interprétée comme un châtiment divin causé par les fautes commises par les humains), les mouvements de flagellants, qui organisent des processions à l’occasion desquelles les participants se fouettent pour expier leurs péchés, se multiplient. Pire, les populations de nombreuses villes massacrent les Juifs qu’on accuse d’avoir provoqué la peste en empoisonnant les puits ou en distribuant le venin sous forme de poudre.

Le temps des pénitents et des flagellants

Les événements de la dernière semaine font sans conteste partie de la catégorie des mouvements pénitentiaux : à la suite des fautes commises par l’humanité (surconsommation; utilisation des énergies fossiles, qui sont extraites des entrailles de la Terre-Mère; pillage des ressources naturelles; massacre des autres espèces), des individus faisant partie de l’élite s’engagent à se purifier et invitent la population à en faire autant. Les flagellants font même leur réapparition : à Montréal des manifestants se couchent pendant plusieurs minutes sur le sol gelé pour simuler la mort.

Le temps des boucs-émissaires?

On peut toutefois penser que les gestes posés pendant cette dernière semaine, pour louables et justifiés qu’ils soient, ne suffiront pas à inverser la tendance au réchauffement climatique, fussent-ils imités dans la majorité des pays (ce qui n’est hélas pas le cas). Alors, on peut penser que l’action pénitentiale sera rapidement jugée insuffisante et que certains diront qu’il faut passer à l’ère des sacrifices, individuels ou collectifs, réels ou symboliques. Est-il exagéré d’imaginer que, dans peu de temps, des mouvements écologistes chercheront non plus à sensibiliser, mais à proscrire des comportements jugés irresponsables, et à empêcher par tous les moyens la poursuite du développement économique que certains déjà jugent catastrophique. Pire, assisterons-nous au développement, déjà illustré dans la science-fiction, de l’écolo-terrorisme?

Il n’est pas non plus impensable que, si les catastrophes appréhendées comme la hausse du niveau des océans se matérialisaient, les populations effrayées se mettent à la recherche de boucs-émissaires. Les individus ou les groupes poursuivant par exemple une consommation ostentatoire ou refusant de limiter leur utilisation de combustibles fossiles risquent-ils alors d’être houspillés, brutalisés ou même massacrés? Plus grave, les populations fuyant les pays et régions dévastés seront-elles repoussées sans ménagement, donnant lieu à des affrontements armés larvés ou généralisés?

Bienvenue dans l’ère de la grande peur climatologique.

Marc Simard, Historien, Québec