Dans la perspective d’un troisième lien en face de l’île d’Orléans, peut-on raisonnablement imaginer que les automobilistes de l’ouest de la Rive-Sud se donneraient la peine de traverser Lévis pour emprunter un tunnel en face de l’île d’Orléans, et ensuite le nouveau pont (plus large) de l’île d’Orléans pour atteindre la Côte-de-Beaupré et revenir à travers Beauport pour se rendre au centre ou à l’ouest de la ville de Québec?

Les élus de l’île d’Orléans doivent changer de stratégie

Mettons tout de suite de côté toute prétention de surprise à l’annonce que la livraison du nouveau pont de l’île d’Orléans soit maintenant reportée à 2027. Dès l’annonce du premier ministre Legault de construire le troisième lien à l’est (donc dans l’axe de l’île d’Orléans), il devenait prévisible que le nouveau pont de l’île serait retardé.

En effet, croyez-vous un seul instant que le gouvernement pouvait risquer de devoir envisager de construire deux ponts, un pour les gens de l’île en 2024 et un autre quelques années plus tard pour la circulation provenant du troisième lien? Voyons donc! Il fallait nécessairement mettre en attente le projet du nouveau pont de l’île en attendant de savoir quelle sorte de pont il faudrait construire pour répondre aux deux besoins.

Avec le discours ambigu qu’il a tenu jusqu’ici, le préfet de l’île d’Orléans, Harold Noël, est maintenant coincé. Il a dit et répété qu’il ne serait pas nécessairement contre un troisième lien à l’est à plusieurs conditions, dont la principale était de ne pas retarder la livraison du nouveau pont de l’île en 2024. Ses collègues maires et lui n’ont plus maintenant qu’une seule stratégie possible, celle d’ailleurs qu’ils auraient dû adopter dès le début : s’opposer vigoureusement à l’idée d’un troisième lien à l’est, et promouvoir les avantages d’un troisième lien à l’ouest, si celui-ci doit être construit.

Cette stratégie ferait non seulement disparaître tous les inconvénients et dangers appréhendés pour l’île d’Orléans, mais aurait surtout le mérite de se fonder sur une lecture plus juste des véritables besoins de la région de Québec.

Cette lecture s’appuie sur une étude de 2011 sur la provenance des automobilistes de la rive sud qui emprunteraient un troisième lien pour traverser à Québec. Cette étude de provenances-destinations montre que l’immense majorité des automobilistes proviendraient de l’ouest de Lévis (soit de Saint-Nicolas, Saint-Étienne, Charny, Saint-Jean-Chrysostome, Saint-Lambert, etc.) pour des destinations comme le boulevard Laurier, l’Université Laval, les cégeps Sainte-Foy, St. Lawrence et Garneau, et le centre-ville de Québec. L’étude en question a été remise à jour en 2017 et devrait être rendue publique bientôt. On s’attend à ce que ses résultats confirment les données observées en 2011 ou révèlent une proportion encore plus élevée du bassin de l’ouest.

Dans la perspective d’un troisième lien à l’est en face de l’île d’Orléans, peut-on raisonnablement imaginer que les automobilistes de l’ouest de la Rive-Sud se donneraient la peine de traverser Lévis pour se rendre à un tunnel situé en face de l’île d’Orléans, d’emprunter ce tunnel et ensuite le nouveau pont (plus large) de l’île d’Orléans pour atteindre la Côte-de-Beaupré et revenir à travers Beauport pour se rendre au centre ou à l’ouest de la ville de Québec? Rien dans ce scénario insensé ne contribuerait à réduire la congestion routière, objectif premier de ce projet. Bien au contraire.

Les 42 élus de l’île d’Orléans et leur préfet ont ici une base logique et politique de promouvoir l’idée que si un troisième lien était jugé absolument nécessaire, il devrait être logiquement construit à l’ouest de Lévis et non à l’est. Pour donner du poids à leur position, les élus orléanais pourraient conclure des alliances avec les municipalités à l’ouest de Lévis dont les citoyens seraient les premiers bénéficiaires d’un troisième lien.

Ainsi, la démarche des municipalités de l’île d’Orléans serait une contribution utile et positive à un enjeu régional, plutôt que la réaction négative d’une communauté rurale qui ne veut rien savoir des besoins des villes environnantes.

Mais bien sûr, il vaudrait mieux que nos élites politiques régionales épuisent d’abord toutes les autres mesures possibles pour réduire la congestion automobile avant d’adopter une solution aussi extrême et coûteuse qu’un lien sous-fluvial, un pont et de nouvelles infrastructures routières adéquates.

Gilbert Lacasse, Île d’Orléans