Les défis de la présence musulmane au Québec

POINT DE VUE / Si l’on peut espérer de la loi 21 qu’elle mette fin au débat sur la laïcité de l’État, les conflits de valeurs et l’insécurité identitaire que suscitent la cohabitation avec l’islam seront loin de disparaître, tant certains a priori sur le rapport entre l’islam et la démocratie ont fini par propager l’idée d’une incompatibilité structurelle et normative entre les valeurs démocratiques et les valeurs musulmanes.

De même, une compréhension du terrorisme islamiste exclusivement à partir d’un angle religieux, dans l’indifférence des enjeux liés aux rapports de pouvoir au niveau international et du contexte de révélation des versets coraniques, a renforcé chez beaucoup de nos concitoyens la thèse selon laquelle l’islam serait substantiellement violent. La présence musulmane serait-elle devenue la part maudite des sociétés occidentales? À en croire certaines affirmations des chroniqueurs comme Bock-Côté («l’islam est moins une chance pour l’Occident que l’Occident est une chance pour l’islam...»), ou les chroniques de Joseph Facal consacrées à l’islam, la réponse serait positive.

Mais face à ces chroniques, qui témoignent moins d’une connaissance de l’islam que d’un amateurisme, il ne faudrait pas faire l’erreur de s’abandonner à l’accusation facile et paresseuse d’islamophobie. Il faut, pour les Québécois de confession musulmane, opposer un démenti théorique, mais surtout pratique. Autrement dit, il s’agit de relever un double défi, intellectuel et politique, pour démontrer le potentiel démocratique de la religion musulmane et faire valoir l’espérance que pourrait représenter la présence musulmane au Québec.

Au niveau intellectuel, il s’agira à la fois de renouer avec une compréhension critique des textes de la tradition musulmane et surtout de s’engager à un travail incessant d’actualisation qui permettra de faire face aux défis du monde contemporain. L’idée étant de briser les chaînes des convictions assurées pour ouvrir la possibilité à une compréhension plurielle et objective des principes et des valeurs religieuses. Il s’agira de connaître l’histoire des textes, leur contexte de révélation, les conflits d’interprétations qui ont jalonné la lecture et la compréhension des textes. Au fond, c’est à un travail d’élargissement des horizons qu’il faut se livrer, pour s’ouvrir à tous les points de vue possibles et à la connaissance des motifs sociologiques, anthropologiques et politiques qui sous-tendent la diversité des interprétations. L’avantage d’une compréhension élargie et diversifiée d’une tradition, c’est qu’elle constitue le meilleur rempart contre l’intolérance et la tentation d’idolâtrer nos convictions; elle nous prédispose intellectuellement au dialogue et au compromis. Enfin, c’est fort de cette relation critique avec leur tradition religieuse que les Québécois de confession musulmane pourront amener leur concitoyen non musulman à saisir la richesse, la complexité et les contradictions propres à l’islam. Il ne faudrait donc pas se tromper de combat en prenant pour cible la loi 21. Ce sont les préjugés et un certain imaginaire qui entretient la peur et l’angoisse au sujet de l’islam qu’il faut, au moyen du travail intellectuel, ébranler.

Ce sera à la faveur de ce patient et exigent travail intellectuel qu’il sera possible de relever le défi politique, celui de la construction de l’espace commun et la sauvegarde des valeurs démocratiques. Pour ce faire, il faudra lutter contre une double tendance, celle des fondamentalistes extrémistes qui entendent faire de l’islam le principe régulateur de l’espace politique et celle des chroniqueurs et intellectuels de droite qui font des valeurs démocratiques la grille de lecture du Coran. Contre ces deux tendances, il faut rappeler que le Coran n’est pas un traité politique et que la finalité de son message n’est pas de donner un sens aux rapports sociaux, mais de relier, librement, le cœur du croyant à la transcendance divine. C’est cette dimension éminemment spirituelle que la tradition soufie et la gnose chiite ont voulu mettre en évidence. Fort de cette mise en garde, il s’agira ensuite de montrer qu’en ce qui concerne l’organisation de l’espace commun, rien n’oblige les musulmans à s’en tenir aux seules exigences des principes religieux. Le travail d’actualisation de ces principes, que défend l’islam, demande aussi de prendre en compte, dans l’ordre de l’agir, l’histoire, la culture et les mœurs de la société. L’objectif étant de trouver des espaces de compris destinés à favoriser la stabilité et la justice sociale. Multiplier les espaces de compris et les maintenir ouverts, tels seront les défis politiques que doivent relever les Québécois de confession musulmane.