«En tant que piéton, je ne suis pas en sécurité. À tout le moins, je ne me sens ni en sécurité ni respecté comme usager de la route. Le traitement réservé aux piétons et piétonnes est injuste, voire parfois violent.»
«En tant que piéton, je ne suis pas en sécurité. À tout le moins, je ne me sens ni en sécurité ni respecté comme usager de la route. Le traitement réservé aux piétons et piétonnes est injuste, voire parfois violent.»

Les angles morts de la sécurité piétonne

Frédéric Côté
Québec
POINT DE VUE / En tant que piéton, je ne suis pas en sécurité. À tout le moins, je ne me sens ni en sécurité ni respecté comme usager de la route. Le traitement réservé aux piétons et piétonnes est injuste, voire parfois violent.

Dans un environnement pour le tout à l’auto tel que celui de la Ville de Québec, il semble prioritaire d’assurer la fluidité avant la sécurité. On veut que ça roule, pas que ça marche! Ce qui fait que les mesures mises en place pour ma sécurité sont minimales voire marginales : un petit bout de trottoir, quelques secondes par-ci par-là pour traverser après avoir dû «demander» mon feu, des lignes blanches ou jaunes qui, à ce qu’il paraît, obligent les automobilistes à devoir s’immobiliser lorsqu’un piéton ou piétonne les aborde, des interdictions pas toujours claires (et donc pas toujours respectées par les automobilistes) de virer à droite sur feu rouge selon les lieux et les contextes, etc. 

À Québec, la gestion de la mobilité se veut intelligente, nous dit-on. Si la «mobilité intelligente» mise de l’avant par la Ville c’est de s’assurer d’une juste place pour chacun des usagers de la route, dans l’optique d’un traitement équitable et sécuritaire pour tous, eh bien, rien n’est moins sûr. Je doute d’ailleurs que ce soit vraiment le cas. 

De ce traitement injuste qui se ressent – et se vit! – dans la rue, notamment du fait d’un non-respect des règles, on s’attendrait minimalement à ce que les principaux acteurs concernés agissent, surtout que la vie des usagers déjà vulnérables est en jeu. Parmi ces acteurs, on compterait en chef de file les policiers; c’est ce qui est ressorti lors de la consultation publique en lien avec la Stratégie de sécurité routière 2020-2024 de la Ville de Québec. 

Or, de mon expérience de piéton, je me questionne si la police peut (et veut) vraiment être un acteur clé dans l’amélioration de la sécurité piétonne. Voici donc le récit de trois situations vécues cette année qui m’amènent à me poser la question.

Première situation

La plus récente, en date de samedi dernier : le matin, je reviens de l’épicerie, à pied, les bras chargés de sacs. Au coin du boulevard, j’active le feu piéton, j’attends mon tour, et… quelle n’est pas ma surprise (ou plutôt quelle n’est plus ma surprise) de constater qu’encore une fois un automobiliste commet l’infraction de tourner à droite sur feu rouge alors qu’il lui est interdit de le faire entre 7h et 22h, en plus que le décompte du feu piéton est alors en cours. 

Profitant de la présence d’un policier qui est là pour bloquer la voie automobile en raison d’une intervention des pompiers, je lui parle de ce que je viens de constater et que j’observe souvent sinon quasi à chaque fois que je me rends à mon épicerie. Sensible à ce que je lui nomme, le policier me répond néanmoins qu’il leur serait difficile d’intervenir à ce carrefour puisque c’est déjà un endroit surchargé. À son avis, le simple fait de poster un patrouilleur sur la voie pour surveiller les infractions – et intervenir! – surchargerait davantage le réseau. 

Surpris d’une telle réponse, laquelle me donne encore à comprendre la limite de ce que peut faire la police pour ma sécurité, je note quand même à l’agent que ce qui est pour lui une limite (la surcharge du réseau routier) représente pour moi et les autres usagers vulnérables de la route le problème sinon une de ses composantes principales.

Deuxième situation

Deuxième situation vécue cet été : profitant d’une belle journée pour nous rendre à pied, avec ma conjointe, sur les Plaines d’Abraham, nous empruntons l’avenue Salaberry.

Alors que nous marchons sur le trottoir, frôlés par les véhicules, voilà qu’il vient à en passer un très gros de style pick-up conduit par un individu qui semble complètement décomplexé, au point de se sentir légitime d’accélérer et de prendre une vitesse excessive à l’endroit même où se trouve l’une de ces fameuses traverses piétonnes. Devant une telle violence, alors même qu’une femme plus âgée s’engageait pour traverser, je réagis en levant les bras. L’individu au volant de l’énorme véhicule en question recule (!?), s’immobilise sur la traverse piétonne, et à travers ses vitres teintées, je l’aperçois me faire un doigt d’honneur avant de repartir en trombe. Tout cela devant témoins.

Secoué, j’appelle le 911; j’ai quand même eu le temps de prendre en note le numéro de plaque. Rendus au parc Jeanne d’Arc, sur les Plaines d’Abraham, alors que nous tentons de retrouver un peu de calme ma conjointe et moi, trois policiers et policières passent à vélo et nous demandent comment ça va. Peut-être ne s’attendaient-ils pas à cette réponse, mais je profite de la question pour leur dire que ça ne va pas, que nous venons de faire face à ce qui a tout lieu de nommer une agression. 

À l’écoute de mon récit, devant mon abattement au fait qu’aucun policier n’est présent pour intervenir lorsqu’il y a infraction au code de la sécurité routière en plus des comportements automobilistes violents, la policière à vélo me répond qu’ils ne peuvent être présents partout, que leurs effectifs sont limités. Bien que j’apprécie que les policiers aient pris le temps de m’écouter, c’est là une réponse peu rassurante sinon questionnable; les trois policiers repartent à vélo patrouiller dans le parc (très calme) en me rappelant d’être prudent…

Troisième situation 

Enfin, troisième situation vécue : en janvier dernier, sur ma route vers le travail, un automobiliste me frôle de très près dans ce qui semble être un acte volontaire. Alors que j’ai pris l’habitude de devoir composer avec un environnement qui ne me permet pas d’exister en tant que piéton faute d’aménagement (ex. : aucun trottoir), je fais mon possible pour être «prudent», par exemple en marchant face aux voitures comme l’indique le code de sécurité routière. 

Toutefois, je ne peux contrôler tous les facteurs, entre autres celui du comportement douteux de certains automobilistes. Quelques minutes après m’être fait frôler par la voiture, et encore ébranlé, je tombe sur une autopatrouille au coin d’une rue. Le temps d’attendre mon feu piéton, j’aborde les policiers pour leur fait état de ce qui vient de se passer. Je questionne à savoir si le code n’oblige pas l’automobiliste, dans la situation où il n’y a pas de trottoir, à prendre une certaine distance des piétons.

J’ai alors droit à la pire réponse que j’ai reçue de la part de policiers jusqu’à présent, faisant état non seulement d’une mauvaise connaissance de leur code, mais aussi d’un manque flagrant de sensibilité pour la cause de la sécurité piétonne. Le policier me répond d’abord : «Non, ce n’est pas le cas, ce règlement-là ne concerne que les cyclistes». Il ne s’arrête pas là. Il ajoute : «Qu’est-ce qu’un piéton a par exemple à faire dans la rue plutôt que de marcher sur le trottoir?» Et encore : «Le piéton, il ne doit pas empêcher les automobilistes de circuler et se mettre en travers de leur route!». 

Toutefois, le comble, c’est vraiment lorsque l’un des deux policiers va jusqu’à me partager sans gêne son opinion, en bon père de famille et d’une façon qui semble avoir pour but de m’imposer l’idéologie automobiliste : «Vivre, et laisser vivre». Évidemment, il ne m’en faut pas plus pour comprendre que je n’aurai aucune écoute de la part de ce type d’individu. Je pars. Je ferai tout de même une demande à la Ville pour que les policiers reçoivent une formation. On me rappellera pour me dire qu’il y aura un suivi. Se fera-t-il? J’en doute.

Bref, de ces situations vécues, je ressors pas vraiment convaincu quant au rôle qu’ont les policiers dans l’amélioration de la sécurité chez les plus vulnérables de la route. Je ne suis pas rassuré par le fait que l’on me les présente comme des acteurs clés. On peut bien espérer la courtoisie et son pendant la responsabilité individuelle, mais quand même, des infractions il s’en commet tous les jours sans qu’il n’y ait pour autant de sanctions. Alors, peut-être devrions-nous envisager d’autres avenues que celle de la police pour élucider le problème. Avons-nous pensé à l’aménagement? 

Peut-être y’a-t-il un travail à faire et des ressources à mettre en œuvre pour rétablir un partage réellement équitable de nos routes? À tout le moins, ce serait encourageant que la discussion ait lieu, d’autant qu’à la suite de la mort d’une piétonne de 31 ans sur la rue Dalhousie à Québec il y a près d’un an, happée sur le trottoir par un semi-remorque, rien n’a été fait, rien n’a changé; le lieu est toujours aussi dangereux sinon insécurisant.