«La paix sociale dans le monde agricole n’est pas facile à atteindre et à maintenir», écrit l'auteur de cette lettre d'opinion.

L’éléphant et le rhinocéros

POINT DE VUE / J’ai lu avec intérêt le commentaire de Roméo Bouchard dans le journal Le Soleil sur l’omniprésence de l’UPA dans tous les aspects du monde agricole au Québec. Je sais par ailleurs que l’UPA ne rate jamais une occasion pour profiter de sa notoriété et réagir à ce genre de propos en disant combien elle est au service de tous les agriculteurs, qu’elle aimerait retrouver ses brebis égarées, et ainsi de suite.

Le monopole de l’UPA ne pourrait pas s’exercer sans la collaboration bienveillante de l’État québécois. Il faut admettre que la paix sociale dans le monde agricole n’est pas facile à atteindre et à maintenir. Pas un gouvernement ne veut faire face à des agriculteurs en colère qui débarquent en ville avec leurs tracteurs et leur machinerie agricole, tellement bien équipés pour déverser fumier et autres produits nauséabonds aux portes des bureaux de comté des ministres et devant l’Assemblée nationale. Bien plus que les chauffeurs de taxi en tout cas, mais c’est une autre histoire.

L’État, c’est bien sûr le rhinocéros, il fallait bien que j’y arrive. Le gouvernement du Québec a créé en 1978 un régime foncier spécial pour les agriculteurs, qui les a mis à l’abri de la spéculation, véritable fléau à l’époque, tant pour la rentabilité des opérations agricoles que pour la sauvegarde des terres fertiles de la vallée du Saint-Laurent, victimes alors de l’étalement urbain. La Commission de protection du territoire agricole (CPTA) veille au grain sur l’application de la Loi sur le zonage agricole depuis tout ce temps et, avec la collaboration indéfectible de l’UPA, s’assure du maintien du statu quo dans ce qui est aujourd’hui vu par les politiciens de tous les partis comme une recette gagnante à tout point de vue.

L’Union paysanne est un regroupement de bien petits joueurs du monde agricole. Pour plusieurs, ce sont de petits producteurs maraîchers dont les besoins en termes de superficie sont quelquefois de quelques hectares seulement. La Loi sur la protection du territoire agricole de 1978 a pour ainsi dire scellé leur sort en interdisant formellement la subdivision des terres agricoles en lots de plus petite taille et en y encadrant de manière très serrée le droit d’y construire des habitations, ne fût-ce que pour les agriculteurs eux-mêmes, les membres de leur famille ou leurs employés agricoles. Ils sont pour ainsi dire piégés et ne peuvent accéder aux terres dont ils ont besoin pour s’établir qu’en faisant l’acquisition de superficies qui dépassent presque toujours leurs besoins et leurs capacités financières.

Le gouvernement du Québec a besoin de l’UPA pour maintenir la paix sociale et craint la grogne éventuelle chez les agriculteurs qui tirent avantage de la situation actuelle si celle-ci était compromise. L’UPA a besoin du gouvernement pour maintenir son monopole et sa position dominante vis-à-vis d’éventuels compétiteurs associatifs. C’est le plus inconditionnel supporteur du maintien intégral sans aucun ajustement du zonage agricole, pour éviter bien sûr de donner de l’oxygène à qui que ce soit qui aurait des prétentions à son trône.

L’éléphant et le rhinocéros sont en parfait contrôle de la situation. Encore pour l’instant, vous ne trouverez pas de politicien pour admettre qu’on devrait même y changer quoi que ce soit. À mon avis, c’est vraiment dommage. On manque une belle occasion de développement durable à échelle humaine, en réfléchissant un tant soit peu sur les besoins de moderniser une loi qui en est venue à compromettre le développement de plusieurs communautés rurales. Une nouvelle génération de petits agriculteurs dynamiques et motivés se retrouvent pieds et poings liés devant un gouvernement, sa toute puissante CPTA et une UPA complice, qui endorment la population du Québec avec leurs beaux discours.