«En toute équité, il faudrait immédiatement geler la masse salariale des médecins spécialistes et celle des médecins de famille pour les trois prochaines années, réinvestir les sommes épargnées dans le système de santé et, par la suite, faire évoluer cette masse salariale au même rythme que celle des 400 000 employés de l’État», écrit Daniel Poirier.

Legault et les médecins: prendre aux riches pour redonner aux riches

POINT DE VUE / Le premier ministre François Legault a stratégiquement choisi de ne pas s’attaquer à la rémunération de tous les médecins du Québec. Il a annoncé ses couleurs, il fera la bataille aux médecins spécialistes et avantagera les médecins de famille s’ils acceptent de changer leur mode de rémunération.

Pourtant, les comparaisons interprovinciales sur la rémunération des médecins équivalents temps plein (ETP) produites par l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS) fournissent à M. Legault les munitions nécessaires pour récupérer des sommes non seulement chez les spécialistes mais aussi chez les généralistes. 

Quant à l’étude commandée par le gouvernement et le syndicat des médecins spécialistes, elle va préciser ces écarts de rémunération.

Malgré cette opportunité, le premier ministre a décidé de prendre aux riches pour redonner aux riches. La péréquation Legault fera d’une pierre deux coups. D’une part, elle financera le nouveau mode de rémunération des médecins de famille à même les sommes récupérées chez les médecins spécialistes et d’autre part, elle réduira les écarts de rémunération entre ces deux groupes. La stratégie est habile. 

M. Legault met échec et mat le syndicat des médecins spécialistes qui n’osera jamais dire que leurs collègues médecins de famille gagnent trop cher et que le gouvernement devrait aller récupérer de l’argent de leur côté.

Toutefois, sur le fonds, le pari du premier ministre est très risqué. En effet, M. Legault estime qu’en réduisant les paiements à l’acte, qui représentent 60% de la masse salariale des médecins de famille, pour les remplacer par des paiements globaux pour la prise en charge de patients, il augmentera significativement le niveau d’accès aux services médicaux de première ligne et réduira à 90 minutes le temps d’attente moyen dans les urgences.

En réalité, aucune étude n’a démontré que l’introduction d’un mode de rémunération à capitation chez les médecins de famille contribue à une augmentation de leur charge de travail, condition pourtant essentielle à l’atteinte des engagements du gouvernement de la CAQ en matière d’accessibilité.

Les statistiques le confirment, les médecins du Québec sont tous sans exception très bien rémunérés en comparaison du salaire des travailleurs québécois et en comparaison de la rémunération des médecins des autres provinces alors que le coût de la vie est moins cher ici que dans bien des provinces.

En toute équité, il faudrait immédiatement geler la masse salariale des médecins spécialistes et celle des médecins de famille pour les trois prochaines années, réinvestir les sommes épargnées dans le système de santé et, par la suite, faire évoluer cette masse salariale au même rythme que celle des 400 000 employés de l’État.

Pour améliorer l’accessibilité aux services médicaux considérés essentiels, à défaut de s’entendre avec les syndicats des médecins sur des mesures qui donnent rapidement de bons résultats, une approche un peu plus contraignante n’a jamais fait de mal à personne, du moins jamais autant qu’à ceux et celles qui anonymement souffrent en attente d’un diagnostic ou d’un début de traitement.

Soyons réalistes, le premier ministre ne dérogera pas à son plan de match mais, en bon stratège, il ne mettra pas en place trop rapidement le nouveau mode de rémunération des médecins de famille et il conviendra d’une période de transition pour faire atterrir harmonieusement cette nouvelle façon de payer les médecins. Ainsi, au terme de son premier mandat et souhaitant en obtenir un second, si l’amélioration de l’accessibilité n’est pas au rendez-vous, M. Legault pourra plaider qu’il est trop tôt pour juger des effets positifs de ce changement majeur. Décidément, les politiciens sont astucieux.