Julie Payette

Le vide sidérant

ÉDITORIAL / La nature a horreur du vide, dit-on. Or à en juger par tout le foin qu'on a fait autour de l'«affaire Payette» cette semaine, il faut croire que les médias ne partagent pas cette aversion, tant ce soi-disant scandale repose sur une sidérante absence de faits pertinents.
Mardi, le site web iPolitics.ca rapportait que l'ex-astronaute et prochaine gouverneure générale du Canada, Julie Payette, avait été arrêtée en 2011 par la police du Maryland, où elle résidait. Une accusation d'«agression au deuxième degré» (second degree assault) fut portée contre elle par, croit-on, son conjoint de l'époque, avant d'être rapidement abandonnée. Le couple s'est séparé peu de temps après.
Mercredi, le Toronto Star relatait que Mme Payette avait, au volant de sa voiture, mortellement fauché une piétonne en 2011. Ces deux histoires, lit-on ici et là, poseraient des questions sur le sérieux avec lequel le bureau du PM a fouillé son passé avant de la nommer.
Or quand on y regarde bien, on se rend vite compte que les «faits» à la source de ces histoires ne sont rien d'autre que des apparences, des impressions et des «on ne sait pas» déguisés en «information».
Dans le cas des accusations de voies de fait, il est bien évident que si Mme Payette avait brutalisé quelqu'un dans le passé, cela poserait de sérieuses questions sur sa capacité à remplir ses nouvelles fonctions. Mais voilà, on n'a absolument aucun détail sur cette histoire. Dans un couple qui battait manifestement de l'aile, il pouvait s'agir d'une plainte de mauvaise foi, d'une femme qui s'est sentie (à tort ou à raison) menacée et qui a répliqué, ou d'un malentendu quelconque - toutes des possibilités qui exonéreraient complètement la principale intéressée.
Les seules choses dont on est sûr, c'est que Mme Payette n'a aucun autre antécédent de la sorte, que les accusations sont tombées au bout de deux semaines et que le dossier a même été éliminé des archives judiciaires du Maryland. Bref, ceux qui avaient le meilleur accès aux faits ont décidé qu'il n'y avait pas lieu de poursuivre les procédures. 
À cet égard, d'ailleurs, l'éditeur de iPolitics a admis que «nous ne savons pas ce qui a mené à ces accusations», tout en maintenant (étrangement) que l'histoire en disait long sur le processus de vérification du fédéral. Or il y a dans cette défense une erreur de logique accablante: si on ignore les détails de l'affaire, alors on ignore si elle constitue vraiment un squelette dans le placard et, par conséquent, on ne peut pas s'en servir pour évaluer l'enquête sur les antécédents de Mme Payette. S'il n'y avait «rien là» (et c'est ce que les faits les plus probants suggèrent), alors il n'est que normal que les fonctionnaires fédéraux n'aient rien trouvé - et cela signifie que l'indicateur choisi était totalement insignifiant.
L'histoire de l'accident de voiture, si triste qu'il fut pour la victime, est du même acabit. Une enquête de police a établi que ni la vitesse, ni l'alcool n'étaient en cause, que Mme Payette avait son feu vert et qu'elle n'était pas au téléphone. La victime, une femme de 55 ans, souffrait de problèmes de santé et de vision; tout indique qu'elle aurait mal choisi son moment et son endroit pour traverser la rue.
En quoi est-ce qu'un tel accident, tragique, mais tout bête, relève de la «vérification des antécédents»? C'est un mystère, et c'est bien ce qui dérange, en tout ceci. Car en fin de compte, quand les faits rapportés ne veulent rien dire et que la justification pour les publier ne tient pas debout, il ne reste vraiment qu'une seule chose : des apparences. Il est très dommage que des journalistes s'en soient contentés. Et il l'est encore plus qu'au passage, ils aient terni la réputation d'une femme de la stature de Mme Payette.