Le premier ministre Justin Trudeau a déclaré dans une entrevue au quotidien Bild que les Allemands étaient plus organisés que les Canadiens.

Le «sang désorganisé»

ÉDITORIAL / Au cours d'une entrevue éditoriale en marge du G20, le quotidien allemand Bild a demandé au premier ministre Justin Trudeau de résumer brièvement ce qu'il pense de l'Allemagne. Après quelques compliments d'usage, le premier ministre a ajouté : «Vous êtes peut-être un peu plus... je cherche le mot juste - prévisibles? Non, vous êtes plus organisés, peut-être, que les Canadiens. Nous avons assez de sang français et latin pour être moins organisés.»
Voilà qui est un peu fort. Le «sang français» rendrait le Canada «moins organisé»? Toutes nos excuses...
Compte tenu des états de service de M. Trudeau en matière de diversité, on peut certainement présumer qu'il s'agissait d'une formulation maladroite pour parler de la «culture». Mais même à ce compte, la déclaration n'en est pas moins fausse et déplacée.
On peut mesurer la désorganisation d'une société de bien des manières. Historiquement, le plus célèbre est sans doute la capacité de faire arriver les trains à l'heure parce que, dans les années 30, le dictateur Benito Mussolini en avait fait la preuve de la réussite de l'Italie fasciste. Encore aujourd'hui, des retards fréquents sont vus comme un signe de dysfonction sociale. Or d'après des données de l'Union européenne, 91 % des trains français arrivaient à l'heure (moins de 15 minutes d'écart) sur de longues distances en 2012, loin devant l'Allemagne (78 %), mais pratiquement à égalité avec le Royaume-Uni (92 %). Le portrait est un peu différent pour les courtes distances, mais les écarts sont insignifiants.
Une fois parti, on peut noter que les trajets les plus ponctuels au Canada sont aussi les plus francophones : Québec-Montréal et Montréal-Ottawa, selon les statistiques de Via Rail.
Une autre façon (un peu moins puérile, sans doute) de jauger la désorganisation sociétale est de mesurer la part de l'économie qui échappe aux comptes officiels du PIB. En effet, dans des pays qui ont la réputation d'être très chaotiques, comme la Grèce ou la Russie, l'économie souterraine (transactions non déclarées, crime organisé, mais certains comptent aussi la fabrication de biens pour son propre usage, ce qui n'a rien d'illégal) représente plus de 30 % ou 40 % du PIB. Sur ce plan, des chiffres de l'OCDE montrent que l'Italie fait piètre figure (27 %), mais que la situation en France (14 %) est essentiellement la même qu'en Allemagne et au Canada (15 %).
En outre, quand Léger Marketing a demandé aux Canadiens, en 2010, s'ils avaient déjà versé un pot-de-vin à un fonctionnaire, le Québec (3,9 % de «oui») arrivait derrière les Maritimes (4,9 %) et à peine devant la Colombie-Britannique (3,8 %) - la moyenne canadienne était de 2,7 %.
Bref, l'idée que le Québec et les francophones soient une source de désorganisation au Canada est une fausseté pure et simple, et il est parfaitement désolant de devoir en faire la démonstration en 2017. Mais cela montre le deux poids, deux mesures qui prévaut encore trop souvent dans le Rest of Canada quand vient le temps de juger ce qu'il est acceptable de dire ou non. Jamais un politicien aguerri comme M. Trudeau n'aurait laissé échapper ce genre de grossièreté à propos d'un autre groupe ethnique. En tout cas, pas sans déclencher une tempête médiatique, mais l'entrevue du Bild n'a presque pas eu d'écho au Canada anglais.
Les exemples sont nombreux. Jamais un média anglo-canadien n'accepterait de publier un article disant que la corruption fait partie de la culture de [insérez ici un nom d'ethnie] - mais MacLean's l'a fait à propos du Québec en 2010.
Ce deux poids, deux mesures dans le discours public canadien n'a aucune raison d'être. Et on se dit que dans un monde idéal, l'exemple devrait venir d'aussi haut que possible...