Une manifestante contre le projet Trans Mountain

Le projet Trans Mountain et «l’intérêt national»

De mes études en sciences politiques à une période déjà lointaine, je retiens, entre autres, la lecture imposée d’un ouvrage de Hans Morgenthau, «Politics Among Nations», un volume considéré alors (et probablement toujours) comme un classique des relations internationales où on nous présentait le concept «d’intérêt national» vu comme un principe fondateur régissant depuis toujours les relations entre nations.

«L’intérêt national» regroupe un ensemble de valeurs et convictions indissociablement associé à l’ADN d’une nation et à laquelle adhèrent de manière tacite les gouvernants successifs d’un pays. «L’intérêt national» transcende les individus, les partis et, dans une large mesure, le temps. «L’intérêt national» s’impose comme mythe unificateur des actions de tous.

L’exemple type est illustré par l’histoire de l’Angleterre qui a établi et maintenu un empire gigantesque pendant plus de deux siècles.

L’expression «perfide Albion» illustre à merveille le concept. Spécialiste de la «balance du pouvoir» et de son complément, le renversement d’alliances, l’Angleterre supportait l’un ou l’autre pays du continent européen qui était en mesure de lui assurer l’hégémonie en Europe et la domination sur le reste du monde. On disait de l’Angleterre qu’elle ne comptait aucun ami, que des «intérêts».

Tous les pays obéissent à «l’intérêt national», particulièrement les puissances dominantes.

Le premier ministre Trudeau a évoqué à maintes reprises «l’intérêt national» dans le cas du projet Trans Mountain. Le Canada est un pays immense disposant de ressources naturelles importantes qui ont assuré au cours de son histoire son développement économique et sa prospérité. Pouvoir les exporter est une question de survie pour le Canada. Les ressources énergétiques en font partie.

La thèse de «l’intérêt national» appliquée à l’exportation du pétrole est justifiable, comme elle le serait pour les ressources minières, le blé de l’ouest, les ressources forestières ou l’hydro-électricité.

Là où le problème se corse, c’est lorsque l’intérêt national d’un pays s’oppose à l’intérêt national de l’autre. Le cas du pétrole canadien est une illustration exemplaire d’intérêts divergents sinon carrément opposés entre deux pays amis, les États-Unis et le Canada.

S’il est de l’intérêt national du Canada de pouvoir exporter ses ressources énergétiques, ceci heurte de front les intérêts nationaux de notre puissant voisin du sud qui considère le pétrole/gaz canadien comme constituant pour lui une ressource stratégique fondamentale dont il veut pouvoir disposer à sa guise au moment jugé opportun.

Pour les États-Unis, il est de l’intérêt national américain que le pétrole canadien demeure dans le sous-sol canadien et ce, tant qu’eux, les Américains, n’en auront pas besoin et cela se fera alors à leurs conditions. Disposer de ressources énergétiques à portée de mains ne peut que constituer un «sine qua non» pour les États-Unis.

Et Dieu sait l’importance que le pétrole a pu jouer dans l’histoire récente des États-Unis. Du renversement de Mossadegh en Iran en 1953 jusqu’à la guerre récente en Irak en passant par le support à certains des régimes les plus autocratiques de la planète, il est peu de choses que les États-Unis ne soient prêts à faire pour assurer leur sécurité énergétique, sinon stratégique, à long terme.

Dans cet esprit il est impensable que «leur» pétrole et gaz canadien fuit à l’étranger et, de plus, vienne compétitionner leurs exportations naissantes de ressources énergétiques sur les marchés étrangers.

Pour nos alliés américains, le seul pipeline acceptable est Keystone qui permet d’acheminer aux États-Unis le pétrole et gaz canadien. Comment le gouvernement Trudeau, déjà embourbé dans la renégociation imposée de l’ALENA, peut-il composer avec ce nouveau défi? Il est on ne peut plus évident que le «problème» ne peut faire l’objet d’échanges formels entre ces deux alliés.

Les États-Unis, par ailleurs, disposent de moyens considérables qu’ils ne manqueront pas d’utiliser pour contrecarrer les projets canadiens d’exportation de «leurs» ressources énergétiques. Et, malheureusement, ces moyens ne peuvent être qu’indirects pour ne pas dire à la limite des règles de bon voisinage entre alliés.

Gilles Caron, Saint-Augustin-de-Desmaures