Le prochain défi du RTC: des tyroliennes entre la Haute-Ville et la Basse-Ville

L’an 2069 au Café Saint-Jambe. Une vieille dame entre et commande : — Un café to go, s’il vous plaît! La barista la regarde d’un air exténué et lance : — On est plus en 2012 madame! — Je sais ben, je dis ça juste pour vous taquiner. Ça fait longtemps que j’ai compris que le café est ben meilleur to stay! La barista lui sourit et lui fait signe de prendre place. — Vous aussi vous l’avez pris to stay? demande-t-elle au vieux monsieur installé au comptoir. — Wewoui! Je l’ai pris pour icitte! répond-il.

Quand j’étais jeune, ils ont ben essayé de nous faire traîner une tasse en plastique made in China, mais à un moment donné, on a ben compris que c’était pas mal plus agréable de s’asseoir pour boire notre café pis jaser que de prendre ça to go pis être pressé encore, encore. Heille, les cinq minutes où je m’assois pour boire mon café, c’est sacré! Ya être amer pis amer! Ça va faire!

— En tout cas, continue la vieille dame, ça a été ben du barda ces changements climatiques-là, mais pour une fois notre intelligence a servi à quelque chose, pis on a gagné pas mal de bien-être. Le réseau tyrolien par exemple, je m’en ennuie tellement! Mon médecin m’a interdit de le prendre pendant ma convalescence. Vous dire comme ça me manque, c’te dose-là d’adrénaline que j’avais quand j’allais visiter mes petits-enfants dans Limoilou!

— Ben oui, les Tyroliennes, c’est extraordinaire, s’exclame l’homme. Tu peux aller autant dans Saint-Sauveur que dans Saint-Roch! Pis la vue que t’as sur la Basse-Ville de Québec, c’est pas ordinaire! Tu vois loin, loin, jusqu’aux Laurentides, avec les couchers de soleil pis toute. Pis, crime, c’est pas pire leur système pour remonter!

— Dire que quand on était jeunes, y’avait du monde qui essayaient de nous faire croire que c’était écologique d’acheter des voitures électriques! murmure la mamie. D’abord, un char, c’est toujours ben un char, dans tout ce que ça implique de trafic, de sédentarité, d’accidents pis de frustration, peu importe qu’il roule à l’huile de patate, à l’essence ou à l’électricité. Pis à part de ça, les batteries au lithium, c’était ben trop polluant. Moi j’ai dit, j’embarque pas là-dedans. Fallait-tu pas avoir d’ambition pour rêver à ça?

— Ben oui, le tramway, c’est ben plus efficace, pis c’est vraiment reposant, je vous dirais, renchérit le monsieur. Moi des fois je prends le tramway rien que pour le fun, j’adore ça écouter les concerts publics qui a à l’intérieur, y’a un p’tit contrebassiste là, yé ben bon! […] Pis même à Montréal, ils se sont arrangés pour avoir eux aussi leurs tyroliennes, ils avaient pas besoin de falaise pour ça. Au nombre de gratte-ciel qu’il y a là-bas, ils se sont amanché des belles descentes pour relier le centre-ville aux toits verts des quartiers. Moi, j’vas souvent à Montréal pour faire du tourisme tyrolien!

— En tout cas, le monde a ben changé depuis notre jeunesse! À l’époque, tout le monde était tellement fatalistes, y disaient que c’était trop compliqué de construire des tyroliennes de transport en commun.

— Bon, je vas vous laisser, dit l’homme en mettant son manteau. Je vas penser à vous quand je vais prendre le lien 3 qui va me ramener chez nous à toute vitesse!

La vieille dame lui sert un sourire mêlé de dégoût : impatiente, elle rêve à la fin de sa convalescence, lorsqu’elle ira dévaler les dénivelés en tyrolienne publique.

* Alice Guéricolas-Gagné a remporté le prix Robert-Cliche 2018 avec son roman Saint-Jambe