Le pouvoir des mots

POINT DE VUE / On sous-estime souvent le pouvoir des mots. Nommer les choses ou l’émotion, ça peut être le début d’une longue histoire d’amour, mais quand c’est désagréable, c’est l’équivalent d’une claque au visage. Les mots consolent, soulagent, mais ils dénoncent et accrochent aussi.

Alors on les contourne. On montre à quelqu’un qu’on l’aime, espérant qu’il le devine, sans oser lui avouer clairement nos sentiments. On tourne autour du pot quand il faut dire «non» pour ne pas choquer l’autre. Cela prend plusieurs noms plus ou moins heureux selon le contexte : la diplomatie, la négociation, la langue de bois… 

L’art des mots est essentiel à la vie en société. La franchise tout azimut, ça peut également devenir un problème. Pensons aux enfants qui disent tout sans filtre et aux quelques malaises que les parents ont à gérer. Il faut savoir lire la situation et bien comprendre quand il est utile de nommer franchement.

Car, chaque fois, le «spotlight» fera réagir. Dans les dernières années, on a vu apparaître l’expression «culture du viol». Bien des yeux sont montés au ciel. Le mot «viol» est puissant, personne ne l’aime, personne ne veut y être associé.

Récemment, c’est «racisme systémique» qui est devenu la chose à ne pas dire, pour la même raison. Personne ne veut être lié à «racisme». Les autorités reconnaissent pourtant les conséquences du racisme systémique pour justifier l’action. Mais ils refusent le mot parce qu’ils savent bien que c’est dur. Que c’est la claque qu’on n’a pas le goût d’avoir. 

Pourtant, un jour, il faut nommer clairement les choses pour arriver à l’action. Le «je t’aime» exige une suite : soit un «moi aussi» ou un «je suis désolé», le silence n’est plus une option. Dans le contexte contraire : on met davantage en avant-plan la présence du grand méchant quand on dit «Voldemort» plutôt que le «Vous-Savez-Qui» qui évite de le nommer. 

Rendu là, il faut également comprendre que «culture du viol» et «racisme systémique» sont deux expressions qui réfèrent à des collectifs : la culture, le système. Il ne faut pas les prendre comme des accusations INDIVIDUELLES : non tous les hommes ne sont pas des violeurs, non tous les Québécois ne sont pas des racistes. Évidemment. Heureusement! 

Mais il y a donc une responsabilité collective à laquelle on ne peut échapper. Ces mots nomment le fait que les conditions avec lesquelles notre société s’est construite ne sont pas égalitaires pour tous et toutes. Oser le mot, c’est voir toutes les horreurs qu’il ne cache plus. Et il faut le faire pour être capable d’agir efficacement.