Le pont de l’île

POINT DE VUE / Je connais à la fois l’Île d’Orléans, que j’habite depuis 45 ans, et le ministère de la Culture, où j’ai longtemps travaillé à la sauvegarde du patrimoine. Si mon cœur est à jamais orléanais, j’ai également foi en un ministère qui veille à ce que l’Île d’Orléans conserve son âme et son cachet si particulier. Toutefois, je me désole devant les débats et les tiraillements actuels autour de règles apparemment inflexibles, imposées par le ministère aux habitants de l’île.

Nous avons tous et toutes une image idyllique de l’Île d’Orléans. Son patrimoine architectural, ses traditions, son savoir-faire et la présence de Félix Leclerc en font un lieu symbolique pour l’ensemble des Québécois.

En 1936, alors que se construisait le pont qui allait relier l’île à la rive nord du fleuve, la population a appréhendé avec un réel effroi l’afflux de touristes et de nouveaux habitants qui, à n’en pas douter, allaient tuer et anéantir ce réservoir des traditions françaises en Amérique. Il suffit, pour le constater, de parcourir les journaux de l’époque.

En 1970, l’Île d’Orléans a été décrétée «arrondissement historique» en vertu de la Loi sur les biens culturels. Ce statut a favorisé un développement le plus harmonieux possible des villages de l’île et il a énormément contribué à mettre en valeur son patrimoine unique. Aujourd’hui, l’île d’Orléans est un milieu de vie fort dynamique et d’une extrême beauté.

En 2019, le patrimoine ne peut plus se décliner comme en 1970. D’une part, les joyaux de l’Île d’Orléans sont désormais en relative sécurité et nous sommes très nombreux à rester vigilants. D’autre part, 6800 personnes habitent l’île en permanence et n’échappent pas aux contraintes et aux pressions inhérentes au 21e siècle. Est-il nécessaire de leur en imposer davantage? Un toit doit-il absolument être refait en cèdre et coûter quatre ou cinq fois le prix que peuvent se permettre les propriétaires? Est-il obligatoire d’imposer des délais interminables à ceux et celles qui souhaitent entreprendre des travaux de rénovation?

Il est beaucoup question de ponts à l’Île d’Orléans. Le pont actuel et sa réfection. Le pont souterrain qui fait rêver les climatosceptiques de tout acabit. Pourtant, le pont le plus important, selon moi, est celui qu’il est urgent de rétablir entre le ministère de la Culture et les propriétaires et les résidents de l’Île. Il est en effet grand temps de mettre un terme à l’intransigeance et de travailler sur une véritable conservation du territoire, de ses paysages et de son histoire. En plaçant les gens de l’Île au cœur de cette démarche.

Ce qui irréversible peut être destructeur s’il n’est pas abordé avec doigté. En revanche, ce qui est réversible souffre rarement d’être envisagé avec souplesse et ouverture.