Jean-Martin Aussant

Le petit «accident de parcours» de Aussant-Lagaffe

Mon père ne s’intéresse pas vraiment à la politique québécoise, mais est pourtant féru d’actualités. Ainsi, lorsqu’il vit l’importante couverture médiatique qu’on accordait au retour d’un certain Jean-Martin Aussant, il ne tarda pas à me demander qui était cet enfant prodigue, comme le titrait un chroniqueur du Journal de Québec. C’est en lui expliquant le parcours de cet économiste que je réalisais sa singularité. En résumé, lui ai-je dit, Aussant était député du PQ depuis 2008 puis, à la suite de la crise de leadership de Pauline Marois en 2011, quitta le parti, déplorant la mise de côté de la cause souverainiste. C’est tout? me questionna mon père. Pas grand-chose là, un député qui part et qui revient. Attends, attends, t’as pas encore entendu le punch.

Il n’a pas siégé comme indépendant bien longtemps, continuai-je, il a fondé le parti Option nationale juste après. Mon père se gratta la tête : Attends, eux, ce n’est pas ceux qui ont rejoint QS? Effectivement, répondis-je. Et ce qu’il me dit par la suite m’a trotté dans la tête pendant plusieurs jours.

Je me suis dit : «Oups, un gaffeur ce gars-là.» Au début, je pensais que j’avais mal expliqué à mon père le personnage d’Aussant, son génie et sa force de débat, bref, ce qui fait que le PQ est bien heureux de le recevoir à nouveau. Puis j’ai réalisé ce qu’il entendait par là. Rarement, en politique moderne, a-t-on vu un simple député qui, à lui tout seul, donna des dizaines de milliers de voix à un autre parti, pour avoir par la suite le brio de revenir en héros à son parti d’origine.

Il est peut-être là, le fameux génie d’Aussant : il a réussi à nous faire oublier son petit «accident de parcours», qui a au final réellement fractionné le vote souverainiste pendant deux élections, et maintenant, pire encore, donné un coup de force à un parti concurrent. N’importe quel autre serait revenu la queue entre les jambes après cette gaffe monumentale, mais Aussant nous a bluffés par son menton haut. Quand un politicien ne semble pas gêné d’avoir commis une erreur, une grande partie de l’électorat, dont moi avant la remarque innocente de mon père, se disent que, au final, il n’y a peut-être pas eu d’erreur.

Pourtant, les faits sont là : Jean-Martin Aussant, à lui tout seul, a réussi à transférer des dizaines de milliers de voix à un parti rival de sa famille politique naturelle. De façon indirecte, soit, mais prévisible. En partant en Angleterre et en abandonnant son parti prématuré, il le laissait disposé à l’adoption par un parti rival, qui traiterait peut-être mieux ses membres.

Aussant est un souverainiste exemplaire et dévoué à la cause comme peu d’autres, mais c’est un péquiste bien moins convaincu, comme l’ont prouvé ses nombreuses discussions avec QS. Il n’est loyal qu’à la cause. Bien qu’il n’y ait rien de déshonorable à cela, c’est un fait que les péquistes devront garder en tête dans les mois à suivre.

Michel Lavoie
Sherbrooke