Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
Le président américain Donald Trump et son épouse Melania observent les feux d'artifices du 4 juillet sur le balcon de la Maison Blanche.
Le président américain Donald Trump et son épouse Melania observent les feux d'artifices du 4 juillet sur le balcon de la Maison Blanche.

Le mythe de la méritocratie à l’ère de Donald Trump

Chronique / La méritocratie représente un principe très en vogue aux États-Unis au 20e siècle. Selon ce système, le pouvoir politique, l’avancement professionnel et la redistribution des biens économiques sont accordés aux individus sur la base de leurs talents, de leurs efforts et de leur réussite. Ce serait la façon dont la mobilité sociale est maintenue et les élites se renouvellent. Il s’agit d’un beau système, du moins en théorie.

Le mythe de la méritocratie a été inventé pour justifier l’image d’une société basée sur la mobilité sociale. Selon ce mythe, les États-Unis ont pu échapper à la perpétuation d’un système de castes qui permettait la concentration et la transmission de la richesse au sein des mêmes familles sous une forme dynastique. La méritocratie permettait ainsi d’éviter la rancune et la division sociale, les individus sachant que les règles sont équitables.

La fausseté de la méritocratie réside dans la présomption que, grâce au système de méritocratie, le pouvoir, les promotions et les privilèges sont attribués selon le mérite individuel, et non les origines sociales. Cette fausse équation consiste essentiellement à affirmer que QI + effort = mérite. En ce sens, la société américaine reposerait non sur une ploutocratie de la richesse découlant de ses origines sociales, mais sur une aristocratie de talents.

L’image classique de la méritocratie porte sur le développement de la Silicon Valley. Dans cette perspective, les États-Unis, grâce à leur système de mobilité sociale basée sur la méritocratie, ont pu devenir une superpuissance en innovation et en compétence technologiques. Il en a résulté la création de compagnies comme Microsoft, Apple, Google, Facebook, etc. Or, cette image ne tient pas compte des immenses fortunes que des milliers de familles américaines se transmettent de génération en génération.

Si l’on se fie à son pedigree, c’est l’image que Donald Trump projette de lui-même depuis 40 ans. Il serait devenu milliardaire uniquement grâce à ses talents. Son père lui aurait prêté un million de dollars à l’âge de 21 ans, somme qu’il a dû lui rembourser ensuite. Une vaste enquête du New York Times montre toutefois que cette histoire, à l’image de l’individu, est complètement fausse. 

En effet, Trump a bénéficié de l’équivalent de 413 millions de dollars venant de son père avant d’avoir atteint ses 21 ans. Sa réussite, il la doit d’abord à son père, et non à son talent. Plus encore. Quant à ses présumés talents financiers, on repassera. Il a fait pas moins de six faillites.

Or, le cas de Trump n’est pas unique. La même histoire se répète partout aux États-Unis parmi les grandes familles. Non seulement les enfants de ces familles bénéficient du transfert de l’héritage familial pour assurer leur réussite, mais ils bénéficient aussi de passe-droits pour être admis dans les meilleures universités. 

Le père de Donald Trump a donné l’équivalent d’un million de dollars pour que le jeune Donald soit admis à la Penn State. De même, le père de Jared Kushner, gendre de Trump, a versé une contribution importante à Harvard pour que son fils, qui avait un dossier académique simplement acceptable, soit admis à cette prestigieuse université.

D’ailleurs, depuis deux ans, des enquêtes et des inculpations relatives à l’admission dans les meilleures universités américaines montrent que des dizaines de parents riches ont eu recours à la fraude et à la corruption pour faire admettre leurs enfants. Et cela ne serait que la pointe de l’iceberg. La moyenne des contributions illégales atteindrait le 1,2 million de dollars. 

Il existe cependant des stratagèmes plus subtils consistant à verser de l’argent à des tuteurs d’essais ou à embaucher des conseillers d’admission ou encore des membres de comités de sélection pour des cours d’enrichissement. Ces gestes ne sont pas éthiques, mais ne violent pas à proprement dit les lois. Les familles riches font tout pour déjouer les jeux de coulisses en ce qui concerne les admissions dans les universités huppées.

Le paradoxe du populisme de Trump découle du fait qu’il attise la haine de l’élite chez ses partisans, alors qu’il fait partie intégrante de celle-ci. Devenu président, il a d’ailleurs renforcé les privilèges de l’élite en réduisant substantiellement les impôts des plus riches et en élargissant le recours aux paradis fiscaux.

Après avoir bénéficié sans vergogne du système des privilèges accordés aux plus riches, il utilise de manière démagogique la rancœur des classes moins instruites qui se sentent discriminées et méprisées par les élites libérales qui ont réussi à se tailler une place dans le système en dépit de cette concurrence déloyale des plus riches.

Ce faisant, au lieu que la rage politique des millions de Blancs plus démunis soit dirigée contre la nouvelle aristocratie américaine, elle est dirigée par Trump d’abord contre les élites libérales de la classe moyenne et ensuite contre les immigrants, qu’il décrit comme menant une concurrence déloyale.

Somme toute, en attisant la colère des Blancs plus démunis contre les minorités raciales ou ethniques et les immigrants, Trump préserve les privilèges octroyés aux plus riches. Néanmoins, les observateurs attentifs, tant américains qu’étrangers, ne se font pas leurrer par Trump.

Or, dans la foulée de la crise du coronavirus, une minorité de partisans appuyant Trump commence à se réveiller. Ils découvrent que la volonté de Trump et des républicains de détruire l’Obamacare les laissera sans aucune assurance maladie. Par ailleurs, ils comprennent enfin que les États-Unis devraient être une société dans laquelle les opportunités appartiennent vraiment à ceux qui les ont gagnées, sans accorder de privilèges indus aux plus riches.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.