Le français est-il vraiment plus difficile que l’anglais?

OPINION / Le français est-il vraiment plus difficile que l’anglais? Cette question fait souvent l’objet de discussions et la seule réponse éclairée que l’on puisse y donner est : « Ça dépend du point de vue ».

Mais avant d’entrer dans les détails, précisons d’abord une chose: à la base, aucune langue au monde n’est plus difficile qu’une autre, et la preuve en est que tous les enfants du monde apprennent leur langue maternelle sensiblement au même âge. De plus, peu importe la langue, ceux qui la parlent spontanément dans leurs rapports quotidiens avec leurs proches le font avec la même facilité, la même aisance, sans s’arrêter à tout bout de champ pour se demander comment fonctionne telle ou telle règle de grammaire ou si tel ou tel mot est bien approuvé par une quelconque autorité.

Cela étant dit, bien d’autres facteurs peuvent rendre une langue plus ou moins difficile. On conviendra par exemple que pour un francophone, apprendre l’espagnol est plus facile qu’apprendre le mandarin, et ce, à cause de la plus grande parenté qui existe entre le français et l’espagnol qu’entre le français et le chinois. De même, une personne qui apprend une langue étrangère à l’âge adulte trouvera généralement cette dernière beaucoup plus difficile qu’une personne qui l’apprend en très bas âge.

Si le français et l’anglais ne sont intrinsèquement, naturellement pas plus difficiles l’un que l’autre, on doit admettre que la réputation du français en tant que langue plus difficile que l’anglais n’est pas tout à fait injustifiée à certains autres points de vue.

Historiquement, ces deux langues ont eu un cheminement passablement différent à cause du fait que pendant des siècles, le français a été la langue de l’aristocratie, autant en Angleterre que dans le reste de l’Europe.

L’anglais, en tant que « langue du peuple », n’a pas été soumise aux mêmes exigences de « pureté » que cette langue de l’élite qu’était le français, et ce, surtout à partir du XVIIe siècle, alors que la cour de Louis XIV s’est littéralement emparée du français pour en faire une langue aussi éloignée que possible de celle du peuple, laquelle était vue comme une forme dégradée du français. C’est d’ailleurs sous son prédécesseur, Louis XIII, que l’Académie française a été mise sur pied par Richelieu en 1637 avec pour mission principale « … de travailler avec tout le soin et toute la diligence possibles à donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ».

C’est aussi à la même époque que furent publiées par le grammairien Vaugelas, l’un des premiers membres de l’Académie française, ses célèbres « Remarques sur la langue française », lesquelles contenaient cette définition qui a tant marqué l’histoire de notre langue et l’attitude des francophones à son égard : « Le bon usage, c’est la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps ».

C’est ainsi que s’est installée chez les francophones l’idée que ce qui ne correspond pas à la langue d’une certaine élite est à proscrire et, de plus, que la langue parlée devrait idéalement s’aligner sur la langue écrite et en particulier celle des grands écrivains.

Dans le cadre d’un cours de linguistique que je donnais à l’université d’Ottawa dans les années 1970, je faisais parfois écouter à mes étudiants des enregistrements d’entrevues réalisées à la télévision anglaise et française de Radio-Canada avec des joueurs de la Ligue nationale de hockey. Dans les entrevues en anglais, les joueurs et les intervieweurs utilisaient généralement le même niveau de langue familier et chacun semblait linguistiquement très à l’aise dans son rôle. Dans les entrevues en français avec des joueurs francophones, par contre, les intervieweurs utilisaient toujours un langage très châtié et évidemment hors de portée pour les pauvres joueurs qui souvent hésitaient, bafouillaient en tentant maladroitement de les imiter. Il faut dire qu’à cette époque, les animateurs de Radio-Canada parlaient tous un français très soigné, bien souvent avec un accent de « français de France » à faire rougir les Français eux-mêmes !

Bien sûr, on ne peut trop généraliser à partir de cette anecdote, mais elle est tout de même révélatrice d’une des difficultés du français par rapport à l’anglais, soit cet écart plus grand en français entre la langue de tous les jours (le niveau familier) et la langue beaucoup plus soignée qu’on exige traditionnellement des francophones dans ce type de situation. Il faut bien souligner, toutefois, que tout cela a beaucoup changé depuis, alors que tous les niveaux de langue peuvent (parfois malheureusement) se retrouver dans les médias francophones selon le type d’émission et l’identité des participants. Il reste tout de même qu’on a toujours tendance à juger plus sévèrement le français (surtout au Canada) que l’anglais quant à la « qualité » de leur usage. Chez nous, le joual est beaucoup plus une hantise que ne l’est le « slang », son équivalent chez les anglophones.

En conclusion, on peut dire que, historiquement et culturellement, le français est devenu plus difficile que l’anglais, pas tant à cause de ses caractéristiques intrinsèques, mais bien parce qu’on l’a rendu plus difficile en lui imposant des modèles et des règles d’usage qui, tout en convenant à des usages formels ou écrits de la langue, ignorent et proscrivent bien des particularités de la langue utilisée familièrement par le commun des mortels dans leur coin de pays et dans leurs activités quotidiennes.

Pierre Calvé,

Professeur de linguistique retraité,

Université d’Ottawa