Selon la secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie, Michaëlle Jean, la Francophonie est plus que jamais attachée à une «solidarité libre de contraintes», et espère contribuer à la place qui est la sienne, à la préservation du multilatéralisme et la foi dans un destin commun de l’humanité.

Le développement durable devant le défi de l’unilatéralisme

Il y a 30 ans, à Québec, était créé l’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD), qui est un organe de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF).

La décision avait été prise lors du deuxième Sommet de la Francophonie, tenu à Québec, en 1987. Dans un monde où le Mur de Berlin était encore debout, les pays francophones avaient choisi à cette époque de développer leur coopération sur les questions énergétiques. Les chocs pétroliers secouaient l’économie mondiale, et menaçaient la croissance de nombreux pays francophones en développement. [...]

La création de cet institut était visionnaire car peu d’années après, en 1992, la conférence des Nations Unies, le Sommet de la terre de Rio de Janeiro, place le développement durable au cœur des priorités mondiales. Trois conventions internationales dégagent alors des champs d’action précis : la lutte contre la désertification, la  préservation de la biodiversité et la convention la plus connue sur les changements climatiques. [...]

Tout le monde sait combien les négociations sur le climat ont atteint ces dernières années un niveau de complexité sans précédent. La Francophonie aide ses pays membres en développement, par un soutien technique et linguistique leur permettant de négocier en français, afin qu’ils puissent défendre leurs intérêts à armes égales.

À travers toutes ces actions, l’Organisation internationale de la Francophonie a contribué, modestement mais avec un très fort engagement, aux succès récents comme la conclusion de l’Accord de Paris sur le climat ou l’adoption des Objectifs du développement durable (ODD). 

Or, au moment même où le développement durable est enfin reconnu comme un bien commun de l’humanité, auquel chacun doit contribuer pour le bénéfice de tous, une vague de fond déferle aujourd’hui sur le système international pour remettre en cause le multilatéralisme et la pertinence de l’action collective. Qu’il s’agisse du commerce, des questions de sécurité, des migrations, de l’intégration régionale, l’individualisme resurgit parmi les États. L’unilatéralisme fait un retour en force. Mais s’il est bien un sujet qui exige une mobilisation universelle, c’est le développement durable. Le changement climatique ou le recul de la biodiversité ignorent les frontières, et affectent l’humanité dans son ensemble. L’ampleur des moyens à mobiliser pour l’atteinte des ODD rend impensable tout autre action que collective. 

Retrouver confiance

Devant ce nouveau défi, l’action multilatérale doit se réinventer. Il ne suffira pas de faire des vœux pieux pour sauver le multilatéralisme. Les peuples comme les États ont besoin de retrouver confiance dans des institutions internationales qui ont eu tendance à privilégier une approche verticale dans leur production normative, perçue comme technocratique et déconnectée des réalités vécues par les populations. Les politiciens opportunistes qui, à travers le monde, prospèrent en ce moment sur les discours populistes, sont le symptôme, et non la cause de cette fracture.

Le développement durable peut être le laboratoire d’un multilatéralisme rénové, plus inclusif, largement ouvert à la société civile et aux acteurs non gouvernementaux. On sait que l’atteinte des objectifs de l’Accord de Paris, la limitation des émissions pour ne pas dépasser une hausse des températures de 2 °C dépend de la volonté des États, mais tout autant de la volonté des villes, des collectivités locales, des entreprises, des chercheurs et des citoyens. Le retrait des États-Unis de l’Accord est un défi, mais il n’empêche pas de nombreux États fédérés américains d’être particulièrement actifs pour réduire leurs émissions, et le secteur privé de développer des solutions innovantes. 

Cet engagement de toute la société pour relever avec courage des défis mondiaux est aussi un des traits du Québec. Ce n’est pas un hasard si l’Institut de la Francophonie pour le développement durable est accueilli depuis 30 ans par une province canadienne aussi exemplaire dans le domaine de l’environnement comme de la coopération internationale. 

En 1918, au sortir de la Première Guerre mondiale, le président Wilson, dans son discours des «14 points», texte fondateur du multilatéralisme, appelait à une diplomatie franche et transparente. Un siècle plus tard, cet appel reste d’actualité pour les opinions publiques, déroutées par la technicité de négociations internationales confinant à l’opacité, et enclines dès lors à soutenir, faute de solutions simples, les raccourcis simplistes. Dans ce contexte, la Francophonie peut être, plus que jamais, un espace où se crée du lien entre les États et gouvernements, entre les acteurs non gouvernementaux, entre les populations. Organisation internationale qui compte des membres d’une grande diversité, répartis sur les cinq continents, l’OIF ne produit pas de normes contraignantes, mais permet le débat en vue d’un consensus, et accompagne ses pays membres devant les grands enjeux de notre temps, parmi lesquels le développement durable figure en bonne place. 

Par sa pratique inclusive, son respect des différences, comme par son attachement aux valeurs universelles, la Francophonie, plus que jamais attachée à une «solidarité libre de contraintes», espère ainsi contribuer, à la place qui est la sienne, à la préservation du multilatéralisme et la foi dans un destin commun de l’humanité.

Michaëlle Jean, Secrétaire générale de la Francophonie