Selon l’auteur de cette lettre d’opinion, plusieurs observations suggèrent que les réactions des cétacés face à la mort d’un congénère rappellent celles observées chez les humains et autres mammifères terrestres.

Le deuil d’une mère épaulard ressemble-t-il au nôtre?

Le 24 juillet dernier, une femelle épaulard a mis bas, au large de la Colombie-Britannique. Mais quelques heures plus tard, le nouveau-né est retrouvé sans vie. Pendant plusieurs jours, la mère a continué à le veiller et l’amener respirer à la surface. La compréhension de la mort et la réaction face à la perte d’un être cher sont généralement considérées comme des attributs humains. Il semblerait pourtant que les mécanismes inhérents aux comportements de deuil soient profondément enracinés dans l’histoire évolutive des mammifères.

Plusieurs observations suggèrent, à cet effet, que les réactions des cétacés face à la mort d’un congénère rappellent celles observées chez les humains et autres mammifères terrestres.

Dans un chapitre intitulé Cetacean Behavior Toward the Dead and Dying publié récemment dans l’Encyclopedia of Animal Cognition and Behavior, des chercheurs ont regroupé des centaines d’observations de cétacés faites sur plusieurs décennies dans tous les océans du monde et dans des aquariums. On y découvre des comportements tout à fait surprenants, comme le fait qu’un ou plusieurs individus restent proches d’un mort, maintenant un contact physique avec la carcasse, la levant ou la soutenant en surface. Dans la mer Rouge, par exemple, des scientifiques ont observé un Grand dauphin de l’océan Indien en contact d’un corps en décomposition d’un jeune dauphin. Après que les chercheurs eurent ligoté l’animal mort pour le transporter jusqu’à la terre ferme, l’adulte continuait de nager à côté, le touchant occasionnellement jusqu’à ce que l’eau ne soit plus assez profonde. L’adulte fut observé nageant proche de la côte plusieurs jours après que la carcasse a été retirée.

Des observations étonnantes de ce type ont aussi été faites chez les bélugas du Saint-Laurent. La première remonte à juillet 1998, se rappelle Robert Michaud du GREMM. L’activité vocale d’une femelle transportant le cadavre d’un nouveau-né sur son dos avait pu alors être enregistrée. Plusieurs années plus tard, ces bandes ont été analysées par la chercheuse Valeria Vergara de l’Aquarium de Vancouver. Elle y a retrouvé une longue série de «cris de contact», principalement utilisés par les femelles et leurs jeunes pour demeurer en contact. 

Dans certains cas, des comportements compensatoires sont également observés. Des carcasses d’autres espèces ou même des objets deviennent alors des substituts à un proche décédé, aidant à atténuer la douleur de la séparation et répondant au besoin de maintenir un lien avec celui-ci. Un exemple remarquable est celui d’une femelle béluga en captivité qui, après que son veau décédé fut retiré du bassin, transporta d’abord son propre placenta pendant plusieurs jours puis une bouée sur plusieurs mois.

On qualifie ces comportements d’épimélétique. Cette appellation désigne tout comportement altruiste qui implique qu’un individu en santé prenne soin d’un congénère en difficulté ou mort. Ces agissements se font parfois au détriment de leur propre survie. Ainsi, les adultes encore en vie peuvent inhiber tout comportement de recherche de nourriture et cesser de s’alimenter durant de longues périodes. Ils vont également avoir tendance à s’écarter du groupe et être ainsi plus exposés aux risques de prédation.

Le deuil, un comportement universel chez les mammifères?

Chez les mammifères terrestres, le spectre d’interaction entre une mère et son petit décédé est également très large, rapporte Giovanni Bearzi, président et directeur de Dolphin Biology and Conservation et coauteur du chapitre. Des girafes ont été aperçues inspectant et reniflant des carcasses. Les éléphants africains sont connus pour rester à proximité de veau mort ou mourant dans un état apparenté à de la «détresse». Des chimpanzés ont été observés à plusieurs reprises en train de transporter et de faire la toilette d’un nouveau-né mort, et des loups ont même été vus enterrant un chiot décédé. Le point commun entre ces espèces? Elles tissent toutes des liens sociaux forts entre ses individus.

Chez la plupart de ces espèces, la coopération entre individus est nécessaire pour assurer leur survie, que ce soit pour la recherche de nourriture ou pour élever des petits (soins allo maternels). L’acquisition d’une certaine forme d’empathie leur procure donc un avantage évolutif considérable. Et qui dit empathie et grégarité dit forcément attachement. Or, le deuil (ou la souffrance liée à la séparation) serait le coût de l’attachement. Plus le lien est fort entre deux individus, plus son bris affecte l’individu survivant. C’est pourquoi ce comportement est majoritairement observé entre une mère et son enfant.

Selon Giovanni Bearzi, nous avons plus en commun avec les animaux que ce que nous croyons. Avec les avancées dans le domaine de l’éthologie cognitive et de la psychologie comparée, les frontières entre humains et autres mammifères aux capacités cognitives développées s’atténuent peu à peu : «à mon avis, beaucoup de mammifères, incluant les cétacés, se soucient des autres. Il n’y a rien d’anthropomorphique là-dedans. L’erreur, c’est plutôt d’assumer que chaque chose que l’on ressent est uniquement humain et que les animaux ne sont que des machines instinctives».

Pourquoi pas chez les mysticètes?

Ces constats ont été faits principalement sur des odontocètes, plus couramment appelés les baleines à dents. Parmi eux, les deux espèces chez qui des comportements liés au deuil ont été le plus documentés sont le Grand dauphin et le globicéphale, mais plusieurs mentions notent ce comportement chez le béluga et le cachalot, entre autres. 

Chez les mysticètes, par contre, peu de cas documentés. Plusieurs hypothèses ont été proposées. Peut-être que le deuil ne s’est pas développé chez ces espèces vivant généralement dans des groupes beaucoup plus petits et chez lesquelles des comportements altruistes, comme des soins alloparentaux, sont plus rarement retrouvés. Sans dents, elles pourraient également avoir plus de mal à transporter des carcasses pendant de longues périodes. Certains chercheurs pensent au contraire que ces comportements existent probablement, mais qu’ils sont simplement sous documentés dus au fait que les mysticètes vivent en haute mer et sont beaucoup moins nombreux en termes d’espèces et d’abondance.

Maureen Jouglain, GREMM

NDLR : Ce texte a été publié sur «Baleines en direct» (baleinesendirect.org), le site web créé par le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM). S’y trouvent aussi les références citées par l’auteure.