Le 12 avril, la ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, Dominique Anglade, présentait la composition du Conseil numérique lors de la Semaine numérique de Québec.

Le Conseil du numérique «de Montréal»

Le 12 avril dernier, la ministre Dominique Anglade profitait de la Semaine numérique de Québec pour annoncer la composition du Conseil du numérique. La création de ce conseil avait été présentée en décembre dernier parmi les mesures constituant la stratégie numérique du Québec.

Je tiens à préciser d’emblée combien je suis admiratif du travail remarquable accompli, sous la houlette de Marie-Odile Koch, par son équipe de la direction de l’économie numérique du MÉSI, durant le long processus de construction de cette stratégie numérique. Je suis tout aussi satisfait, pour l’avoir demandé plutôt deux fois qu’une, de voir aujourd’hui créé le Conseil du numérique.

J’ai contribué, au mieux de mes compétences, à la construction de la stratégie. En janvier 2016, Sophie D’Amours, Vincent Tanguay et moi-même publiions un point de vue dans Le Soleil, «Pour une stratégie numérique nationale». Je me suis par la suite impliqué dans le processus de construction lui-même : vidéo de support à l’engagement dans le chantier des villes et territoires intelligents, participation à deux des panels de consultation à Québec et à Sherbrooke, relecture des documents de travail... Je me suis félicité de voir un document équilibré et courageux naitre. J’ai été de celles et ceux qui ont insisté beaucoup pour voir un Conseil du numérique émerger. 

C’est dire si j’attendais avec impatience l’annonce de la composition du Conseil. Mais, le 12 avril, mon optimisme a fondu, malgré la température hivernale. Non pas que les 15 membres ne soient pas compétents, mais la composition relève d’une vision jacobine dont je croyais être délivré en quittant la France il y a 15 ans. Alors que les enjeux du numérique sont essentiellement territoriaux, voilà un conseil totalement a-géographique. Alors que le chantier des infrastructures et celui des villes et territoires intelligents seront majeurs et impliqueront au premier chef les communautés régionales et les villes, aucun représentant dans le Conseil du numérique.

Sur les 15 membres, sauf erreur de ma part, seuls deux ne sont pas de Montréal. Sur les cinq membres issus du milieu académique, seule Sophie D’Amours (et je ne peux cacher ma satisfaction de la voir dans cette composition) n’est pas de Montréal. Ce conseil est un conseil de l’économie numérique, pas un conseil du numérique. Où sont les représentants des milieux de l’éducation, de la culture? Où sont les spécialistes des enjeux géographiques, d’aménagement, de gouvernance des territoires?

Comprenez-moi bien, les 15 membres sont extrêmement compétents, je ne le remets pas en cause. Mais le message adressé aux Québécoises et aux Québécois est que l’expertise dans ce domaine extrêmement sensible se concentre à Montréal, et que les «affaires du numérique» doivent être réfléchies et déployées depuis Montréal. C’est non seulement extrêmement grave et dangereux, mais c’est aussi totalement faux. Déjà dans le domaine de l’intelligence artificielle, le gouvernement du Québec, en investissant massivement et quasi exclusivement à Montréal, contribue au développement hyper-polarisé et à un Montréalo-tropisme qui, à terme, ne pourra que nuire à la capacité du Québec, dans son ensemble, à se positionner dans les domaines du numérique.

En effet, à trop polariser, on contribue à déséquilibrer les territoires, et non seulement l’expertise moyenne globale baisse, mais l’élite est elle aussi moins performante qu’elle ne le serait si elle contribuait à équilibrer géographiquement l’innovation. Les pays d’Europe dont l’organisation territoriale repose, non pas sur un centralisme, mais sur une politique de régionalisation équilibrée et complémentaire, sont ceux dont les ratios d’innovation régionale sont les plus élevés.

L’Allemagne l’a compris depuis longtemps. La France quant à elle, avec son centralisme historique, demeure toujours en marge de cette fameuse mégalopole européenne, que certains ont qualifiée de «banane bleue». Les effets sont persistants et durables. Les conséquences sont lourdes pour les territoires exclus des zones d’innovation. Je ne prêche pas pour un saupoudrage géographique, mais pour qu’en matière de numérique en particulier, la diversité territoriale du Québec soit prise en compte, et cela devrait absolument passer par un rééquilibrage de la représentation géographique et d’expertise de la composition du Conseil du numérique.

Alors, je ne saurais trop inviter Madame la ministre Anglade à mobiliser la géographe en elle, car je sais qu’elle existe, de manière à poser les gestes qui feront du Québec du XXIe siècle un territoire où l’innovation numérique se conjuguera, non seulement avec l’inclusion sociale, mais aussi avec une forme affirmée de justice spatiale. 

Stéphane Roche, Vice-doyen à la recherche, Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique, Université Laval