«La généralisation du télétravail, comme du port du masque, est un horizon bien peu enviable», écrit Camille Bilcot, sourd oraliste.
«La généralisation du télétravail, comme du port du masque, est un horizon bien peu enviable», écrit Camille Bilcot, sourd oraliste.

Le confinement aigu d’une personne sourde

POINT DE VUE / Depuis le 12 mars, mon stage est marqué par une profonde distanciation sociale. Chez moi, derrière mon écran d’ordinateur, j’ai du mal à m’impliquer dans les conversations en ligne avec mes collègues, dont j’ai besoin de lire les lèvres pour comprendre les mots. Pour les sourds oralistes comme moi, la généralisation du télétravail, comme du port du masque, est un horizon bien peu enviable.

Après des années de séances avec des orthophonistes et de Langage Parlé Complété (LPC), la lecture labiale est devenue mon moyen de comprendre et de communiquer avec mes interlocuteurs. En temps normal, comme mes appareils auditifs ne me permettent pas d’avoir une compréhension comme celle des entendants, je compense en lisant les mouvements des lèvres. Une lecture qui nécessite beaucoup de concentration et encourt tout autant de fatigue. En ce temps de confinement, la dépendance croissante à l’égard des technologies du télétravail fait naître une nouvelle normalité qui accentue les difficultés que je rencontrais déjà en tant qu’étudiant sourd oraliste.

Seuls moyens de communiquer en respectant la distanciation sociale, les appels vidéos sur des plateformes telles Zoom, Messenger, WhatsApp et Skype rythment aujourd’hui notre quotidien. Pour garder contact avec mes amis, pour savoir ce que disent mes collègues en réunion, j’utilise ces outils technologiques comme le font les entendants. Mais pour moi, il n’a jamais été aussi difficile de lire les paroles de mes collègues lors des réunions de groupe. Mon écoute fonctionne intégralement par lecture labiale. Pour écouter, je regarde. 

En déconnexion

Devant mon écran, je regarde une mosaïque de têtes dont les mouvements sont captés par une caméra d’ordinateur, et je m’efforce de lire les lèvres dans chacune de ces petites cases. Mais les visages de mes collègues et de mes amis figent quand la connexion faiblit, se pixellisent quand ils bougent trop vite. Les mouvements que je vois sont décalés par rapport aux sons que je perçois. Les conversations à distance sont rarement parfaitement fluides. 

À force d’exercer une grande concentration pour suivre ces interactions sociales, je me fatigue plus rapidement et perds la capacité de m’investir dans la discussion. Cette situation m’isole socialement et professionnellement. Je ne peux donc pas me réjouir à l’idée, très répandue en ce moment, de faire ces formes de télécommunication une nouvelle norme. 

À 25 ans, j’appartiens à la génération qui dévore des vidéos sur les plateformes sur les réseaux sociaux. Je nage à plein corps dans cette économie de l’attention. Pourtant, ils servent très mal mon handicap. La plupart des vidéos sur Youtube, par exemple, ne sont pas sous-titrées. Quand elles le sont, les phrases sont souvent décalées, approximatives et peu fiables. Les informations qu’elle véhiculent sont pour moi insaisissables. Je ne peux profiter pleinement de ces plateformes. 

En temps normal, je m’adapte aux modes de vie des entendants. De temps en temps, j’aimerais voir les entendants s’adapter aux difficultés des gens comme moi. 

Masquer les oreilles

Camoufler les bouches, c’est m’enlever les oreilles. Actuellement, lorsque je vais à l’épicerie ou au dépanneur, la communication avec ces caissiers aux lèvres invisibles est rompue. Il ne règne dans l’échange que l’incompréhension. 

De plus en plus de pays sont en faveur d’imposer, ou simplement d’encourager, le port du masque pour contrer la menace du virus à long terme. Si cette pratique devait se répandre au Québec, ma relation avec les entendants serait réduite à néant. 

Même si je suis sourd, mon ennemi quotidien est le silence. Il me rappelle que je n’appartiens pas au monde des entendants. Il s’installe dans les rues comme dans mon logement. Je mets des appareils juste pour entendre des sons, quels qu’ils soient. Car même s’ils sont inintelligibles, ils sont mes armes contre le silence qui règne autour de moi. La COVID-19 et le confinement me ramènent à ce silence que j’ai toujours fui.

Dans notre réflexion sur l’après-crise, sur les habitudes et les normes qui perdureront ou qui seront mises en place après le confinement, je ne peux que souhaiter qu’on n’oubliera pas les enjeux essentiels de l’accessibilité.