Le Colisée de Rome, le Frigidaire et la chaise de mon grand-père

POINT DE VUE / Un regard, même bref, sur le processus de transmission de la mémoire oblige à (re) considérer notre patrimoine sous de multiples perspectives, peut-être même à (re) lire les écrits de Raymond Aron sur la conscience historique.

2006 : le Frigidaire de Carleton-sur-Mer (ancien entrepôt frigorifique utilisé pour le poisson), dans la Baie-des-Chaleurs, est détruit. 2019: le Colisée de Rome, lui, tient le coup, la chaise de mon grand-père aussi. Pour l’un, la valeur patrimoniale matérielle était surtout locale. Pour l’un des deux autres, je vous laisse deviner lequel, la reconnaissance patrimoniale est mondiale.

Pour l’un, la transmission de la mémoire du bâtiment semble assurée. Pour l’autre, rien de moins certain. Comment est-on arrivé là?

En 1923, les pêcheurs de Carleton se regroupent pour fonder une coopérative, l’une des plus vieilles du genre en Amérique du Nord. En 1932 est construit un édifice abritant un véritable entrepôt frigorifique devant permettre aux pêcheurs de transformer le poisson sur place avant de faire la mise en marché. Pour les habitants de Carleton et des environs, ce bâtiment deviendra le Frigidaire. En 1984, le délabrement de l’édifice ne permet plus d’y tenir les activités courantes qui avaient justifié sa construction. Une nouvelle bâtisse est érigée un peu plus loin sur la même rue, elle-même fermée peu de temps après. Laissé à l’abandon pendant plusieurs années, le Frigidaire fait l’objet d’un projet de restauration au début des années 2000.

Dans un contexte d’élections municipales particulièrement polarisantes, on souhaite y aménager, notamment, un espace d’interprétation de la pêche commerciale du saumon et des boutiques. Le projet, évalué à 1,5 million de dollars, est défait par voie référendaire le 18 septembre 2005; 76% des votants sont contre. L’immeuble sera alors mis à vendre et éventuellement détruit. Aujourd’hui, à l’endroit où se tenait l’édifice, on trouve un stationnement en terre battue attenant à la Poissonnerie de la Gare, entreprise également propriétaire d’un restaurant, dernière trace évocatrice de l’ancien bâtiment: Le Bistro le Frigidaire.

Témoin oculaire de l’activité économique liée aux pêcheries qui sont en filigrane du développement de la communauté pour une bonne partie du XXe siècle, le Frigidaire, même inoccupé, constituait un référent mémoriel dans le quotidien des Carletonnais.

Qu’un élément matériel signifiant disparaisse du paysage est une chose, sa disparition totale en est une autre. Difficile de prévoir, à ce chapitre, sous quelles formes risquent de réapparaître (ou non) ces éléments dans le futur: la tradition orale, les panneaux d’interprétation, éventuellement la toponymie, peuvent prendre le relai. Si rien de tout ça n’est fait? Il reste toujours les archives et les livres d’histoire… Et, au fond, est-ce si grave qu’une chose matérielle s’évapore de la mémoire collective? Oui et non. Cela dépend (peut-être) de quoi elle témoigne au moment où sa sauvegarde surgit dans l’espace public. Pour le Colisée de Rome, attraction touristique majeure, le débat est tranché. Pour le Frigidaire, ça reste à voir.

La chaise berçante construite par Aurèle, elle, attend en silence, bien rangée, dans le garage de mon père. Parallèlement, sa valeur patrimoniale, à l’échelle de ma famille, augmente chaque année. Il est à prévoir qu’elle quittera bientôt sa solitude pour redevenir vivante dans l’une ou l’autre des maisons des petits-enfants de son architecte aujourd’hui décédé.

Ainsi se construit et se déconstruit la mémoire de ce qui a été et qu’on souhaite ou non continuer de voir être au moment où nous sommes.