Des itinérants utilisant le Sqare Viger, à Montréal, comme lieu de campement urbain.

Le camping urbain, un symptôme et non un problème

Ce soir, un nombre croissant de Canadiens envisagent la possibilité de dormir dans une tente, non pas pour profiter de la saison estivale de camping, mais plutôt en dernier recours. Contrairement aux terrains de camping réglementés, les villages de tentes sont dépourvus d’électricité, d’eau et souvent de salles de bains. Ces campements de fortune semblent vouloir se multiplier, et les villes de Winnipeg et de Nanaimo en offrent deux exemples récents où des personnes désespérées partagent de grands espaces extérieurs dépourvus des services de base.

Ces camps, comme de nombreux autres au Canada et aux États-Unis, attirent de plus en plus l’attention des médias et des politiciens, peut-être en partie en raison de leur grande visibilité. Pour Winnipeg, le village de tentes se trouve sur le terrain d’une église, près du parlement provincial. À Nanaimo, l’accueil de paquebots de passagers par des campements de fortune de «sans-abri» provoque l’étonnement et la colère, peut-on lire dans les médias locaux.

Plus importantes encore sont les questions urgentes sur ce qu’il faut faire avec de tels camps, sans oublier les préoccupations sur leur légalité et la sécurité pure et simple des gens qui y habitent.

Beaucoup soutiennent que ces villages de tentes devraient être immédiatement fermés pour des raisons de santé et de sécurité.  D’autres s’y opposent et criminalisent la pauvreté en avançant qu’ils sont simplement un symptôme de l’aggravation de l’inégalité des revenus, de l’augmentation de la pauvreté et de l’itinérance que l’on voit à travers le pays.

Quelle que soit la position adoptée, les villages de tentes posent de réels défis en matière de santé et de politique sociale, et la solution n’est pas simple ni unique.

Lorsqu’il s’agit d’appliquer les règlements concernant les villages de tentes, il y a chevauchement entre les diverses compétences. Quelles lois et quels règlements devraient alors être appliqués? À Nanaimo, par exemple, la ville a invoqué la loi provinciale sur les intrusions dans le but de forcer les résidents à quitter leurs lieux, tandis que les militants prétendent que les «campeurs» ont le droit de demeurer où ils sont en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés. Le débat continue, mais sous la menace imminente de l’application des lois.

Le village de tentes de Winnipeg a placé l’Église anglicane All Saints au centre d’un débat pour trouver une solution à cette situation. Dans des positions bien tranchées, certains ont remis en question la sécurité et la propreté de base du camp ou ont invoqué la peur du crime. D’autres, comme les défenseurs de la cause sociale, ont utilisé le camp de Winnipeg comme symbole de l’effondrement de l’offre de logements abordables et du manque de moyens pour lutter contre la pauvreté et la toxicomanie.

Pour la tenue d’un mariage à l’église, les campeurs ont volontairement démantelé leur campement et quitté les lieux, sans toutefois avoir de plan formel ni connaître la suite des choses.

Les arguments présentés à Winnipeg et à Nanaimo sont très semblables à ceux de San Francisco, de Seattle, de Victoria, de Calgary, d’Edmonton, de Toronto et d’innombrables autres villes nord-américaines. Certains camps ont vu le jour et ont tranquillement disparu, d’autres ont été fermés et démontés par l’application de la loi, souvent de force, comme à Philadelphie.

Les correctifs politiques sont-ils la solution pour freiner l’apparition de tels villages de tentes et réduire l’itinérance au Canada?

Un groupe consultatif a passé une année à évaluer l’avenir de la Stratégie nationale des partenariats de lutte contre l’itinérance et a publié un rapport à la mi-mai. Ce groupe a examiné la façon dont le gouvernement fédéral pourrait modifier sa participation et son approche pour rendre compte de ce qui se passe dans nos collectivités. Fait important, ils réclament une stratégie fondée sur les droits en mettant l’accent sur celui de chaque Canadien d’être adéquatement logé. On mise sur le fait que la politique, avec un financement adéquat, puisse être axée sur le soutien aux personnes en situation de crise, tout en ciblant la construction de logements abordables à long terme.

Peut-être voyons-nous la fin de la dernière grande crise qui a donné lieu à un soutien fédéral accru. C’était en 1999, quand un imposant village de tentes est apparu dans un proéminent secteur riverain de Toronto. Au milieu de cette crise, Jack Layton est devenu un héros national pour le rôle qu’il a joué en appelant au changement et à l’aide. Aujourd’hui, il faut un nouveau défenseur qui a la passion de monsieur Layton pour s’occuper des villages de tentes et de la pauvreté en général.

Selon les données probantes, les facteurs qui contribuent à l’itinérance incluent la maladie mentale, la toxicomanie et la pauvreté (pour n’en nommer que quelques-une), et ces problèmes doivent être résolus. Une approche de réduction des méfaits et un ensemble de mesures de soutien comme le logement d’abord, le traitement de la toxicomanie et l’élargissement des programmes de santé mentale constituent un bon point de départ.

Supprimer ou interdire les tentes et criminaliser davantage la pauvreté ne résoudra pas le problème. Nous devons nous concentrer d’abord et avant tout sur la recherche de moyens efficaces pour prévenir l’itinérance.

Jino Distasio, conseiller expert auprès d’EvidenceNetwork.ca, professeur agrégé de géographie à l’Université de Winnipeg et directeur du Institute of Urban Studies.