Le 3e lieu et nous, bibliothécaires

En réaction au point de vue «La bibliothèque publique comme troisième lieu: vers la démocratisation de la culture?» de Marie-Laurence Trépanier paru le 17 juin

Le texte de Marie-Laurence Trépanier est tout à fait pertinent. L’auteure se pose la question de l’élargissement de la mission de la bibliothèque vers le troisième lieu où, entre la maison et le travail, la bibliothèque se pose comme un endroit neutre et ouvert, où il fait bon s’arrêter pour s’informer, lire, se divertir, s’éduquer, se cultiver, débattre, et pour créer aussi, notamment avec les fablabs et makerspaces de plus en plus omniprésents (dossier dans Documentation et bibliothèques, printemps 2018). Vision que l’auteure oppose à la bibliothèque traditionnelle visant une forme d’excellence intellectuelle, qui serait quelque peu mise de côté maintenant.

Je reviens de Scandinavie — la mecque des bibliothèques — avec un groupe d’étudiants en bibliothéconomie où nous avons étudié ce phénomène de près. En Suède et au Danemark, nous avons effectivement observé une constante : partout là-bas, on veut repousser les rayons et les murs de la bibliothèque pour faire place non pas au livre, mais aux publics. Les collections physiques sont moins présentes et souvent placées dans un lieu à part, alors que l’espace d’accueil au rez-de-chaussée de la bibliothèque devient un salon. Ceci est d’autant plus vrai que le document numérique prend aussi de plus en plus d’importance.

Par contre, ce dont ne parle pas l’article cité plus haut, c’est que ce passage de la bibliothèque vers le troisième lieu implique une transformation de la bibliothèque libre-service vers une bibliothèque où le personnel joue un rôle essentiel. En Scandinavie par exemple, cette transformation est soutenue par une équipe de professionnels importante. Ils sont l’âme de la bibliothèque maintenant, eux qui non seulement accueillent les publics, mais surtout travaillent d’arrache-pied à animer le lieu par des programmes nombreux, inventifs, des programmes qui s’adressent à divers types de clientèles, et dont on mesure l’efficacité et l’impact constamment.

L’autre élément important de cette transformation, c’est que la bibliothèque doit s’adapter à son milieu, et que celui-ci peut varier énormément d’une bibliothèque à l’autre. Dans certains cas, ce seront en effet les jeux vidéo que l’on voudra privilégier, après avoir détecté un besoin de ce côté-là. Mais ailleurs, ce sera la bibliothèque d’études que l’on mettra de l’avant, avec un espace silencieux et réservé à cet effet. Cela implique des professionnels en nombre suffisant, qui non seulement se mettront à l’écoute de leurs publics, mais qui engageront de véritables échanges avec leurs communautés, comme l’indique bien David Lankes, le nouveau gourou de la bibliothéconomie moderne. Il faudra non seulement donner la parole aux communautés, mais les impliquer dans la gestion de la bibliothèque et de ses programmes. Et comme Lankes l’écrit dans son ouvrage Expect More, engager une véritable «conversation» avec la communauté.

Cela signifie la fin de la bibliothèque «cafétéria», où l’on offre un peu de tout au gré du vent. Cela signifie aussi des bibliothèques à plusieurs volets pour respecter différents types de besoins, où peuvent cohabiter, donc, des espaces plus tranquilles et des espaces plus ludiques. Enfin, cela signifie aussi des bibliothèques versatiles qui peuvent changer au fil du temps, et dont l’architecture est suffisamment souple. Et pour se coller à sa communauté, comme on l’a fait par exemple à la Bibliothèque Garaget de Malmö, en Suède, il faut du personnel dévoué, ouvert à tout, proche de sa communauté, et qui sait comment amener les publics vers une véritable participation citoyenne.

Les bibliothèques changent, mais le métier de bibliothécaire aussi!

Réjean Savard, Montréal