«Dans l’affaire actuelle — SLAV et Kanata — qui dépasse l’espace québécois, les protagonistes se trouvent dans la position inverse à celle de Lemoine contre Anatole France. Ici, le créateur, en premier lieu, les acteurs, les producteurs... seraient les «demandeurs» voyant leur liberté brimée par des «défenseurs» se disant en détresse victimaire.», constate l'auteur du texte.

L’appropriation culturelle et la liberté du créateur

Il n’est pas inutile de rappeler que les débats sur la liberté des artistes et créateurs ont une longue et complexe histoire, à la fois judiciaire, politique, idéologique et morale. À titre d’exemple, pour alimenter la réflexion, voici un cas célèbre, aujourd’hui oublié, mais qui nourrit la chronique en son temps.

Lors d’un procès dont les plaidoiries furent publiées dans La Revue des grands procès contemporains (1934-1936), Jean Lemoine, bibliothécaire-archiviste, historien, poursuivit Anatole France par ses héritiers et Calmann-Lévy, éditeurs, au motif que ces derniers avaient causé un grave préjudice au requérant*. En effet, Jean Lemoine sous les traits d’un personnage ridicule, maniaque, dément et criminel — le Cpère Sariette» dans le roman à clé : La Révolte des Anges (1913) — fut interné pendant onze ans (1913-1924), à la suite, notamment, d’un diagnostique de délire de persécution puisqu’il se reconnaissait sous les traits de ce personnage fictif.

Les avocats de monsieur Lemoine convainquirent le tribunal de l’association pernicieuse et délibérée de l’auteur. Un attendu du jugement précise le niveau de la preuve: « Qu’il échet [...] après avoir lu le roman dans son entier, de rassembler toutes les analogies qui se rencontrent dans les actes de la vie du personnage fictif et du personnage réel et de dégager de ce faisceau de présomptions la volonté secrète de l’auteur de tracer sous l’apparence du premier [le père Sariette] la personnalité du second [Lemoine]».

Le tribunal condamna les héritiers d’Anatole France et la maison d’édition à des dommages et intérêts.

L’enjeu judiciaire fut de rechercher la ligne de conduite que la jurisprudence reconnaît aux artistes et aux écrivains: «Celle-ci consacre le principe de la liberté du littérateur».

Cependant, le tribunal, dans son arrêt, établit les limites de la liberté de l’écrivain: «Il [le littérateur] commet une faute dommageable [...] s’il représente sous les traits ridicules ou odieux des tiers suffisamment désignés aux lecteurs pour qu’ils se trouvent ainsi livrés à la malignité publique, et atteints dans leur honneur et leur considération».

La Chronique de la Société des gens de lettres (1934) souligna que ce procès a le mérite de soulever «une question qui intéresse tous les écrivains dans leur liberté de création».

Dans l’affaire actuelle — SLAV et Kanata — qui dépasse l’espace québécois, les protagonistes se trouvent dans la position inverse à celle de Lemoine contre Anatole France. Ici, le créateur, en premier lieu, les acteurs, les producteurs... seraient les «demandeurs» voyant leur liberté brimée par des «défenseurs» se disant en détresse victimaire.

C’est sur l’équilibre entre deux principes — la liberté de l’écrivain et le respect de l’intégrité d’autrui — qu’aurait à trancher le «tribunal» des militants du «politiquement correct», avant que les tribunaux ne soient saisis de la cause de l’appropriation culturelle.

Il s’agit de déterminer si un acteur, un créateur, dans son imagination créatrice, occasionne délibérément un préjudice à un quidam et à leur communauté spécifique qui, par association réelle ou supposée, se reconnaissent dans un ou des personnages fictifs, impliquant ainsi une atteinte à leur considération et leur honneur, et livrés à la malignité publique.

Alain Massot, Québec

* L’AFFAIRE JEAN LEMOINE, (1867-1938), La liberté de l’écrivain et la liberté individuelle, édition établie par Alain Massot, Chicoutimi, Les Classiques des sciences sociales, 2018, 310 p.