L’auteur de cette lettre émet de sérieux doutes sur l’application mobile COVI lancée par le professeur Yoshua Bengio (photo) et son équipe. Celle-ci vise à informer les gens en temps réel des risques potentiels de contamination à la COVID-19.
L’auteur de cette lettre émet de sérieux doutes sur l’application mobile COVI lancée par le professeur Yoshua Bengio (photo) et son équipe. Celle-ci vise à informer les gens en temps réel des risques potentiels de contamination à la COVID-19.

L'application COVI : un pari loin d’être gagné

POINT DE VUE / Dernièrement, le professeur Yoshua Bengio, spécialiste de renommée internationale en intelligence artificielle, et son équipe de recherche ont lancé l’application mobile COVI, qui vise à informer les gens en temps réel des risques potentiels de contamination à la COVID-19.

Cette application utilise des méthodes mathématiques sophistiquées et permet de prédire le niveau de risque de chaque personne en fonction de plusieurs paramètres liés à votre condition et vos comportements. Bien que l’idée semble intéressante au niveau épidémiologique, elle risque cependant de se confronter à un échec cuisant et terminer sa course dans le maelstrom des milliers d’applications lancées chaque année.

L’application mobile développée par l’équipe du MILA permettra de nourrir un algorithme d’intelligence artificielle de milliers de données sur votre âge, votre condition de santé, votre comportement et vos rencontres au cours des derniers jours. Une fois alimenté, l’algorithme intelligent fournira un indice de votre niveau de risque durant la journée qui devrait en principe vous alerter de faire plus ou moins attention. L’algorithme est basé sur un modèle mathématique qui simule la propagation d’un virus selon le contexte d’une pandémie globale.

Selon le livre blanc publié par le MILA, toutes les données fournies au modèle d’intelligence artificielle seront anonymisées, c’est-à-dire qu’il ne serait pas possible pour une personne ou un groupe mal intentionné et de retracer l’origine des données fournies. Par exemple, si un «hacker» volait impunément les données sur l’état de santé des citoyens afin de vous faire chanter en les remettant par exemple à votre employeur ou votre compagnie d’assurance, il ne pourrait pas les associer à personne, car les liens entre ces données et les personnes ne sont pas enregistrés. Le livre blanc de plus de 60 pages fait la démonstration évidente que les risques de vols d’identité ou d’information confidentielle sont soient minimes ou presque nuls. Cependant, le fait même de mettre l’accent sur ce problème sème un doute dans la tête des gens sur la sécurité de leurs données personnelles, ce qui est problématique pour son adoption.

Car là où le projet risque de ne pas fonctionner, c’est au niveau de l’adoption de l’application par les usagers. Selon le livre blanc, il faudrait qu’au moins la moitié de la population télécharge l’application et l’utilise. Pour une application, quelle qu’est soit, c’est énorme! De plus, afin que le modèle mathématique puisse être précis, il faut que l’usager continue d’utiliser cette application pendant plusieurs mois sinon quelques années. Les algorithmes d’intelligence artificielle sont des monstres qui doivent consommer des tonnes de données afin d’être précis sinon elles n’ont que très peu de valeur. 

Or, un des problèmes est que malheureusement (ou heureusement pour nous), le nombre de cas répertorié reste relativement bas. À ce jour, environ 45 000 personnes ont été contaminées sur une population de 8,45 millions de personnes, ce qui représente environ 0,5 % de la population. De plus, la distribution géographique des personnes contaminées n’est pas uniforme. La plupart des cas — près de 80 % — sont des personnes âgées et le personnel soignant habitant et travaillant dans des CHSLD. Bien que non mentionnées dans le livre blanc, les prémisses de ce projet supposent que la pandémie est généralisée également sur le territoire et touche tous les citoyens de la même façon, ce qui n’est pas le cas.

De plus, lorsqu’on lance une nouvelle application mobile, il faut être conscient que le taux de téléchargement peut être bas, surtout au début du lancement. Ayant personnellement tenté de publier une application mobile (pour le trafic routier), je sais pertinemment la difficulté énorme que représente l’adoption d’une application par les usagers. Cela prend du temps avant qu’une application soit populaire et la pandémie risque de s’amoindrir d’ici là.

L’App Store, le magasin en ligne pour les applications d’Apple, comprend plus de 2,2 millions d’app différents. Selon le CEFRIO, le taux d’adoption des téléphones portables est de 82 à 90 % pour les personnes de 18 à 54 ans, mais chute à 37 % pour les 65 ans et plus, soit la clientèle visée. En 2018, le taux de rétention d’une application, c’est-à-dire le temps pris pour qu’un utilisateur n’utilise plus son application, est de moins de 30 % après trois mois (source localytics.com).   

Les applications les plus populaires sont évidemment les jeux et les applications de médias sociaux (comme Facebook, Twitter, TikTok). Très peu parmi les milliers d’applications qui sont lancées chaque année percent le marché. Pour cela, il faut que l’application représente un attrait pour les usagers. Parfois une application peut être virale et être très populaire (souvenez-vous de Pokemon Go), mais la plupart finissent aux oubliettes. 

Dans le cas de COVI, on a une application qui nous dit si on court un risque ou non. Personnellement, je ne trouve rien d’excitant là-dedans. Il peut même contribuer à augmenter l’anxiété déjà très forte chez certaines personnes.

Bref, j’ai beaucoup de respect pour le professeur Bengio et l’équipe du MILA. Je pense que leur idée de créer un simulateur permettant de modéliser la contamination est très prometteuse. Cependant, je ne crois pas qu’une application est la meilleure façon de recueillir des données efficacement. Parfois en recherche, il faut faire preuve d’audace pour avancer. Mais tous ces concepts théoriques se butent parfois à la dure réalité du monde ordinaire. La seule façon que l’application pourrait marcher est que le gouvernement Legault oblige les citoyens à l’utiliser, comme c’est le cas en Chine. Je ne crois pas que nous en sommes rendus là.