L'angle mort du système de santé

ÉDITORIAL / Les négociations entre les dentistes et le ministère de la Santé n’auraient jamais dû aller jusqu’à la désaffiliation de milliers d’entre eux du régime public des soins dentaires. Le ministre Gaétan Barrette aurait été mieux avisé de maintenir le dialogue plutôt que d’en arriver au point où il doit avoir recours à un arrêté ministériel pour assurer que les services soient offerts. Une négociation se fait à deux, le blâme n’est pas exclusif, mais le ministre a tous les outils pour éviter l’escalade.

Mais à quelque chose, malheur est bon. Cela nous donne non seulement l’occasion de parler d’un domaine négligé de la santé, mais même d’en faire l’un des (nombreux) enjeux de la prochaine élection. En ce sens, la stratégie de M. Barrette pourrait se retourner contre lui si les autres partis en profitent pour se distinguer du bilan libéral en la matière, ce qui ne constitue pas un défi insurmontable. 

Le Québec est l’une des provinces où la santé dentaire est le plus en retard. La Direction de santé publique, citée par l’Ordre des dentistes, observe que «les enfants québécois ont de 40% à 50% plus de caries que les autres enfants nord-américains du même âge» et que la proportion des personnes de 45 ans et plus complètement édentés est deux fois plus élevée au Québec (24%) que dans l’ensemble du Canada. 

Parce que la santé dentaire n’a jamais été incluse dans la Loi canadienne sur la santé, on persiste à y voir une question de responsabilité individuelle ou d’hygiène personnelle. Mais pour ceux et celles qui ont de graves problèmes à faire soigner, cette distinction est futile. Un problème de santé est un problème de santé. Qu’il soit dans les pieds ou dans la bouche n’y change rien.

Le ministre Barrette a raison de dire que «ce n’est pas à la table de négociation que sera déterminé le panier de services». Mais en même temps, lorsqu’il demande aux dentistes de «prioriser» les services qui devraient être couverts, et implicitement ceux qui ne le seraient plus, ou moins, n’est-ce pas exactement ce qu’il fait?

Il est difficile pour les Québécois de se faire une idée précise du désaccord à la table de négociations, mais si on en arrive au point où 2000 dentistes se disent prêts à se retirer du régime public, la moindre des choses serait d’expliquer à ceux et celles qui seraient touchés quel est l’enjeu exact de ces discussions. 

La couverture publique actuelle est inadéquate, pour ne pas dire dérisoire. Mais les blâmes sont à partager pour cet état de choses. Les négociations pour redéfinir les champs de pratique, qui devaient mener au dépôt d’une nouvelle loi, ont avorté en grande partie en raison des intérêts corporatistes des corps professionnels dentaires. 

L’Office des professions avait fait ses recommandations à la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, pour permettre entre autres aux hygiénistes dentaires de pratiquer de façon autonome, sans la supervision des dentistes. Le Québec est l’un des seuls endroits en Amérique du Nord où c’est le cas, selon la présidente de l’Ordre des hygiénistes dentaires. 

L’Association des dentistes ne convaincra personne que son opposition à cette pratique est motivée par l’intérêt des patients. Pas dans l’état actuel des choses. 

Ce dossier fait rarement les manchettes, mais l’élection qui s’amorce offre une occasion inespérée de s’y pencher et d’offrir mieux. Québec Solidaire propose un plan audacieux qui mérite d’être considéré. Les autres partis doivent se positionner eux aussi.