L'Université d'Ottawa
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L’affaire Lieutenant-Duval: sortir de la crise

Louis-Philippe Lampron
Professeur titulaire, Faculté de droit de l'Université Laval
POINT DE VUE / La décision de l’Université d’Ottawa de suspendre temporairement la professeure Veruschka Lieutenant-Duval après qu’elle ait utilisé (dans un contexte académique) le «mot-Voldemort» dont nous ne cessons paradoxalement plus de parler, a entraîné une crise au sein du monde universitaire dans laquelle nous sommes maintenant enfoncés jusqu’au cou. Comme souvent, la sortie d’une crise qui polarise autant que l’affaire Lieutenant-Duval passe par une approche rigoureuse et nuancée, qui doit permettre de faire la part des choses et de concilier liberté académique et sensibilité aux préoccupations des groupes minoritaires.

Confiance et présomption de bonne foi

Depuis que j’enseigne les droits et libertés de la personne, j’ai eu à aborder à plusieurs reprises – à travers une revue d’actualité ou l’analyse de décisions judiciaires – des situations factuelles au sein desquelles des personnes (ou groupes de personnes) avaient été victimes de discrimination, d’insultes à caractère discriminatoire, ou de multiples désavantages découlant de leur appartenance à un groupe protégé par le droit à l’égalité. Dans le cadre de ces présentations en classe, je n’ai jamais eu à me restreindre d’utiliser des termes pouvant constituer des insultes à l’égard de membres de groupes minoritaires, en prenant bien sur le soin de toujours circonscrire le contexte (et incidemment marquer mon mépris pour de telles insultes). 

À aucune reprise je n’ai été confronté à une réaction similaire à celle qu’on a opposée à la professeure Lieutenant-Duval, mais j’ai beaucoup réfléchi à une telle éventualité au cours des derniers jours : comment aurais-je réagi si une telle situation m’était arrivée?

Avec le recul, je pense que j’aurais réagi d’une manière très similaire à ce qu’on a décrit de la réaction de la professeure Lieutenant-Duval avant qu’elle ne soit suspendue par l’Université d’Ottawa. C’est-à-dire en m’excusant que l’emploi du terme en question ait pu heurter la sensibilité de la personne s’étant manifestée à moi, mais en expliquant les raisons qui m’avaient amené à y avoir recours : principalement pour décrire une situation factuelle s’étant produite et n’ayant rien à voir avec mes convictions personnelles.

Si mes explications n’avaient pas été jugées suffisantes par l’étudiant-e, et que cette personne avait fait le choix de se plaindre de mon comportement à ma Faculté, il va de soi que je me serais attendu à devoir m’expliquer (les plaintes des étudiant-es devant toutes être considérées avec sérieux) – mais certainement pas à me faire suspendre de mes fonctions le temps que la «lumière soit faite» sur le bien-fondé de la plainte déposée contre moi par cette même personne. En bout de course, je me serais bien sûr attendu à ce que l’université m’appuie (dans le contexte où je n’aurais pas utilisé le terme litigieux dans un contexte injurieux).

Pas de liberté académique effective sans appui de l’institution

La crise que nous vivons actuellement, et dont l’épicentre est clairement lié à la liberté académique, s’explique à la fois par la réaction initiale de l’Université d’Ottawa – qui a suspendu temporairement la collègue Lieutenant-Duval lorsqu’elle a été saisie de la plainte à son endroit 1 — et par les raisons fournies, quelques jours plus tard, par le recteur Jacques Frémont 2. Contrairement à ce que plusieurs laissent entendre depuis le début de l’affaire Lieutenant-Duval, la liberté académique n’est pas un privilège corporatiste que se sont arrogés les professeur-es d’université au fil du temps et qui leur permettraient de faire ce qu’ils/elles souhaitent sans devoir répondre à qui que ce soit. Il s’agit plutôt d’une garantie institutionnelle, similaire à la liberté de la presse, visant à permettre aux profs-chercheurs de contribuer à la recherche et diffusion des informations/théories/données fiables et de qualité dont nous avons toutes et tous besoin, comme citoyen-nes, pour exercer nos droits démocratiques.

Au cours des dernières années, plusieurs collègues ont dénoncé le manque d’appuis fournis par les directions d’institutions universitaires lorsque leurs travaux ou enseignements soulevaient des controverses sociales ou faisaient de ces mêmes collègues la cible de recours judiciaires ou d’attaques ad hominem sur la place publique 3.

Cet appui – et cette confiance – des institutions envers les collègues est fondamentale pour que ces dernier-es puissent aborder l’entièreté des sujets au cœur de leurs champs d’étude et de recherche, même les plus délicats. Au-delà du cas particulier qui concerne le mot employé par la professeure Lieutenant-Duval, cette confiance est une condition sine qua non sans laquelle les professeur-es choisiront sciemment de ne pas aborder les sujets « socialement sensibles » de peur d’être sanctionnés ou réprimandés par leur institution (en plus de devoir affronter la tempête qui peut toujours se lever lorsqu’on aborde de tels sujets).

S’il fallait un exemple concret pour illustrer l’impact paralysant découlant d’un manque d’appui de son institution - ou pire : d’une punition imposée avant même que les responsables soient allés au fond des choses -  cet extrait de l’entrevue que la professeure Lieutenant-Duval a donnée à Anne-Marie Dussault, de l’émission 24/60 à RDI le 21 octobre, est sans équivoque :

« Si j’avais su… si on m’avait… Il n’y a pas de directive claire à l’université à savoir : est-ce qu’il y a une liste de mots qu’on ne doit pas prononcer. Si j’avais su, écoutez, j’aurais utilisé « le mot qui commence par un n ». […] Je ne suis pas une spécialiste de la question [de la liberté académique] mais moi, ce que je souhaiterais, c’est qu’on me fournisse un cadre plus précis en vue aussi de me protéger parce que, ce n’était pas mon intention [de heurter des étudiant-es] je ne savais pas qu’on ne pouvait pas mentionner ce mot à l’université, j’ai pas eu de directive claire par rapport à ça. Et là, y a peut-être d’autres mots que je ne peux pas employer… et mes collègues je suis certaine qu’ils sont aussi très perturbés à savoir qu’est-ce qu’on peut dire? » 4

Pas de mise à l’index à l’université

Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur l’affaire Lieutenant-Duval depuis que la controverse a été mise au jour par la journaliste Isabelle Hachey, le 15 octobre . Au-delà des critiques qu’il est possible d’exprimer sur la légitimité des points de vue ou des procédés suivis par les un-es et les autres depuis l’éclatement de cette controverse, une question est devenue centrale : existe-t-il des mots qui, en raison de la charge négative qu’ils charrient avec eux pour les membres de groupes minoritaires/désavantagés ne devraient jamais pouvoir être prononcés à l’université par d’autres personnes que des membres de ces mêmes groupes minoritaires/défavorisés?

Pour ma part, la réponse à cette question est très claire : non.

Je crois sincèrement que toutes et tous aurions trop à perdre en mettant des mots (ou des œuvres) à l’index au sein de l’université, peu importe la nature des raisons ou arguments qui pourraient justifier cette demande de mise à l’index. 6

Les mots (et tous les mots) sont trop importants, polysémiques et porteurs du sens dont nous avons toutes et tous besoin pour éclairer nos réflexions pour que nous puissions nous permettre d’établir une liste de ceux qui peuvent ou ne peuvent pas être prononcés à l’université sous peine de sanction.

La nécessaire prise en compte de la sensibilité des membres de groupes minoritaires/désavantagés quant à l’utilisation de certains termes ou expressions qui constituent des « mots-armes » (pour reprendre la magnifique expression utilisée par la chroniqueuse Émilie Nicolas, du Devoir) 7 ne doit pas mener à la création d’infractions de responsabilité absolue qui ne permettraient pas de tenir compte du contexte dans le cadre duquel ces termes ont été employés.8

Ce n’est, la plupart du temps, que par le truchement du contexte qu’il sera possible de désamorcer des situations conflictuelles, controversées ou parfois douloureuses qui, autrement, peuvent creuser un fossé infranchissable entre deux (groupes de) personnes.

Ce contexte, qui doit être pris en considération pour déterminer quand il est possible d’employer des termes aussi négativement chargés que celui qui a été employé par la professeure Lieutenant-Duval au sein de l’université, il doit également l’être pour comprendre les raisons qui ont poussé (et poussent encore) plusieurs collègues à s’inquiéter pour la liberté académique dans ce dossier.

Or, ce contexte en est justement un où la verticalisation et technocratisation des rapports hiérarchiques au sein des universités québécoises et canadiennes est décriée depuis plusieurs années et où les attaques aux conditions d’effectivité de la liberté académique se sont accumulées. Il s’agit d’une clé de lecture fondamentale si l’on veut comprendre pourquoi (et en quoi) la gestion punitive et trop rapide du cas de la professeure Lieutenant-Duval par l’Université d’Ottawa et la très faible justification offerte par le recteur Frémont dans les jours qui ont suivi ont fait de la liberté académique le cœur du débat.

Bien loin d’être instrumentalisée dans le but de permettre aux membres de groupes dominants de verbaliser des termes susceptibles de blesser les membres de groupes minoritaires/désavantagés, les questions qui sont soulevées par les très nombreux/ses collègues qui s’inquiètent pour la liberté académique visent à assurer le maintien des conditions qui leur permettent de faire leur travail en toute liberté et indépendance, tant en ce qui concerne l’enseignement que la recherche.

Et le fruit de ce travail, il faut le rappeler, a vocation à profiter à l’ensemble de la population, peu importe le type de groupes (dominants/favorisés ou minoritaires/défavorisés) auxquels nous appartenons.


NOTES

1. Voir à ce propos les excellentes chroniques rédigées par la journaliste Isabelle HACHEY, à qui l’on doit d’avoir mis au jour cette histoire : Isabelle HACHEY, «L’étudiant a toujours raison», La Presse+, 15 octobre 2020; Isabelle. HACHEY, « Je suis prof », La Presse+, 20 octobre 2020. et Isabelle HACHEY, « Récupérations», La Presse+, 21 octobre 2020.

2. CABINET DU RECTEUR DE L’UNIVERSITÉ D’OTTAWA, Message au sujet d’un incident récent à la Faculté des arts, 19 octobre 2020. 

3. Voir notamment sur cette question : Louis-Philippe LAMPRON, « Il faut qu’on parle de liberté universitaire », La Presse+, 25 mai 2018,  et Louis-Philippe LAMPRON, Chantal POULIOT, Patrick PROVOST et Simon VIVIERS, « Il faut défendre la liberté académique des universitaires », Le Devoir, 1er février 2019, (texte appuyé par plusieurs centaines de professeur-es de cégep et d’université québécois). 

4. 24/60, RDI, 21 octobre 2020. 

6 Voir sur cette question le magnifique texte du collègue Jean Leclair, de la Faculté de droit de l’Université de Montréal : Jean LECLAIR, « Liberté universitaire : apologie de notre commune humanité », La Presse+, 26 octobre 2020

7. Émilie NICOLAS, « Mot en « n » : comment te faire confiance avec cette arme sans me fatiguer », Le Devoir, 21 octobre 2020

8.  Les infractions de responsabilité absolue sont des infractions qui entrainent une déclaration de culpabilité dès que l’acte prohibé a été commis, sans que l’intention de la personne qui a commis l’infraction ne puisse être plaidée pour le disculper. Voir notamment sur cette question les principes rappelés par la Cour suprême dans l’arrêt R. c. Sault Ste Marie, [1978] R.C.S. 1299.