L’élection de la CAQ est la victoire de l’électeur las, écrit l'auteur de cette lettre d'opinion.

La victoire de l’électeur las

Suis-je le seul à ne pas avoir été surpris par le résultat des élections provinciales? N’était-il pas écrit dans le ciel gris d’automne que la carte électorale allait être recouverte du même bleu que les piscines de banlieue? N’avons-nous rien appris des élections fédérales de 2008 où, cette fois, ce fut une vague orange que l’électorat québécois avait provoquée? Ou des tristes élections américaines qui ont mené à la tête de la première puissance mondiale un être misogyne et véreux au narcissisme ravageur?

À chacune de ces occasions, on s’étonne. On se perd en conjectures pour expliquer comment des électeurs peuvent être aussi imprévisibles. On cherche un sens à leurs grossières contradictions, celles qui les amènent à voter à gauche au fédéral, puis à droite au provincial. Ou, dans le cas américain, à voter pour un type qui incarne le mieux le marais politique qu’il disait vouloir assécher et dont il n’a que diffusé les effluves puants. 

À mon avis, il faut cesser de suranalyser ces «surprises» qui, à force de se répéter, ne le sont plus. Ce qui explique ces coups de tête électoraux se résume à un mot : le changement. Attention, je ne parle pas d’une «volonté de changement» laissant supposer le désir assumé d’une alternative claire et concrète. Je parle du changement pour le changement. Voter pour le changement est presque devenu pléonasme, tellement l’expression est commune au sein de l’électorat. Voter pour le changement, c’est exercer son devoir démocratique à rabais. Sans avoir à réellement réfléchir aux enjeux sociaux qui dépendent inévitablement des résultats de l’exercice. 

Si l’on se fie au portrait de l’électeur moyen ayant opté pour le changement caquiste, voter est vraisemblablement un fardeau. Pris dans la routine infernale de l’auto-boulot-dodo (et sa variante de fin de semaine : auto-Costco-dodo), les banlieusards ont-ils seulement le temps de peser le pour et le contre des programmes politiques défendus par les différents partis? Probablement pas. Soucieux de ne pas être taxés de cynisme, ils assument néanmoins leur rôle de citoyens et vont voter. Mais leur vote doit compter. Il doit avoir un résultat concret. Il vote donc pour le changement. Pour faire débarquer le parti en place au profit d’un autre qui a réussi à incarner le mieux ce «changement» à travers des slogans creux qui ont l’effet de mantras. La promesse illusoire d’alléger les bouchons de circulation et de protéger l’identité québécoise de l’Autre suffisent alors à faire pencher les indécis dans la Coalition. 

En somme, l’élection de la CAQ est la victoire de l’électeur las. Celui pour qui la responsabilité de citoyen ne doit surtout pas impliquer des efforts de réflexion et d’autocritique. Comment les intégrer dans le tourbillon d’un quotidien déjà hypothéqué par les exigences du patron, les devoirs et loisirs des enfants et l’entretien de la pelouse? Cet électeur oublie cependant que la responsabilité du citoyen n’est pas seulement de se rendre dans l’isoloir pour y faire son choix, mais aussi d’assumer ce dernier. D’accepter les conséquences de son vote. Mis à part les militants convaincus, il me semble que plusieurs électeurs caquistes déchanteront lorsque se mettra en place le programme qu’ils n’avaient pas lu, faute de temps. Et certains devront expliquer à leurs enfants qu’en votant pour le changement, ils ont aussi dit oui aux changements climatiques.

Robert Marcoux, Québec