Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
En plus d’attirer une portion importante des électeurs indépendants, Biden obtient le soutien d’un éventail de groupes d’anciens républicains.
En plus d’attirer une portion importante des électeurs indépendants, Biden obtient le soutien d’un éventail de groupes d’anciens républicains.

La tendance lourde des élections américaines 2020

Chronique / Tenant compte de l’incapacité des maisons de sondage, des analystes et autres observateurs à prédire correctement les résultats des élections présidentielles américaines en 2016, ces derniers se montrent très prudents en 2020. Toutefois, ceux-ci ne tiennent pas compte de l’influence que James Comey eut sur les élections de 2016. Avant qu’il annonce la réouverture de l’enquête sur les courriels de Clinton à deux semaines des élections, cette dernière devançait Trump par sept points. Lors des élections, elle n’obtint finalement que 2 % de plus que Trump. Ce fut la surprise d’octobre.

Or, Joe Biden n’est pas Hillary Clinton. Il ne tient rien pour acquis. Il est un batailleur de rue qui sait comment confronter un intimidateur. Il répond du tac au tac aux charges de Trump. Il est capable de mettre à nu l’empereur. Plus encore, alors que Trump ne fait que jouer un rôle dans une sorte d’émission de télé-réalité et qu’il ne se préoccupe que de sa petite personne, Biden a démontré toute sa vie qu’il était quelqu’un d’authentique recourant à un ton très humain pour exprimer constamment une véritable empathie devant les présentes difficultés affectant les Américains. 

En ce sens, il n’est pas surprenant que Joe Biden soit l’adversaire que Trump craignait le plus. En choisissant Biden, les électeurs démocrates indiquèrent que leur priorité consistait d’abord à battre Trump, avant de proposer un programme de réforme sociale. Les sondages indiquent très clairement qu’ils ont fait le bon choix.

En plus d’attirer une portion importante des électeurs indépendants, Biden obtient le soutien d’un éventail de groupes d’anciens républicains (le projet Lincoln, deux douzaines d’anciens membres républicains du Congrès, une centaine d’anciens hauts fonctionnaires républicains, 75 anciens responsables républicains de la sécurité nationale, des centaines de collaborateurs républicains aux campagnes de George W. Bush, John McCain et Mitt Romney, des centaines de jeunes républicains universitaires, des centaines de jeunes républicains de la génération Z, etc.). 

La liste de grandes personnalités républicaines appuyant Biden est impressionnante. Cette liste inclut Colin Powell, secrétaire d’État, Michael Hayden, CIA et ASN, John Negroponte, ambassadeur à l’ONU, Ann Veneman, secrétaire à l’agriculture, Carlos Gutierrez, secrétaire au commerce, William Cohen et Chuck Hagel, deux anciens secrétaires à la défense, William Webster, FBI, Charles Fried, solliciteur général, Christine Todd Whitman, EPA, ainsi que Jeff Flake, John Warner et Gordon Humphrey, trois anciens sénateurs.

Tous ces républicains se reconnaissent plus en Joe Biden, qui représente les valeurs qu’ils préconisent. Le nombre de défections de républicains qui renient Trump et affirment ne plus se reconnaître dans le parti républicain est déjà significatif. Mais ce qui est encore plus remarquable, c’est que la large majorité de ces renégats républicains indiquent déjà ouvertement leur appui à Biden et leur intention de voter pour ce dernier. Ce phénomène est inhabituel. L’histoire politique américaine démontre ainsi que 2020 pourrait signaler une rupture durable dans la coalition républicaine.

Les professionnels des campagnes et les politologues américains notent qu’habituellement les élections consistent surtout à motiver sa base pour faire sortir le vote en faveur de son candidat. Le réalignement politique des partisans, marqué par un transfert d’un bloc d’électeurs vers un autre parti, est un phénomène rare.

Trump a cherché sans succès à dépeindre Biden et les démocrates comme de dangereux socialistes qui menacent les valeurs américaines. Or, les électeurs et anciens fonctionnaires républicains qui penchent vers Biden accordent plus de crédibilité aux propos de Biden qu’à ceux de Trump sur cette question.

Plus encore, beaucoup de vétérans des campagnes républicaines, considèrent que Trump est non seulement un personnage grossier, imbu de lui-même et cherchant à diviser les Américains, mais qu’il est incompétent et inapte à diriger la plus grande puissance du monde. « Par ses actions et sa rhétorique, Trump a démontré qu’il manquait de caractère et de compétence pour diriger cette nation et a adopté un comportement corrompu qui le rend inapte à exercer la présidence ».

Déterminés à empêcher Trump d’obtenir un deuxième mandat, ces derniers se sont aussi mobilisés pour recruter d’anciens collaborateurs républicains et les encourager à travailler à l’élection de Biden. Plus encore, ils ont lancé une campagne de financement visant à encourager les républicains à voter pour Biden.

Ces individus donnent raison à Biden de dire que l’élection de 2020 représente un combat fondamental pour restaurer l’âme de la nation américaine. Comme ils l’affirment, ils ne veulent pas être complices des tactiques politiques racistes et misogynes de Trump et rejettent son manque de respect et son message de haine.

Les défections républicaines en faveur de Biden promettent d’être encore plus significatives à long terme. Une multitude de sondages démontrent que Biden est en mesure d’attirer 60 % des titulaires blancs d’un diplôme universitaire, ainsi que les professionnels des banlieues. Même le soutien des électeurs évangéliques commence à vaciller. Dans chacune de ces catégories, aucun candidat démocrate n’avait réussi cet exploit depuis plus de 40 ans. 

Ces différentes défections montrent le degré d’aliénation que Trump a suscité au sein du parti républicain. La situation est telle que, si l’élection avait lieu présentement, Trump serait confronté à un véritable balayage en faveur de Biden. Mais il reste encore sept semaines avant l’élection.

Néanmoins, de manière calme et sans faire de vagues, Biden est en train de créer une vaste coalition arc-en-ciel débordant largement de sa base démocrate. 2020 pourrait facilement représenter un réalignement majeur de la politique américaine, similaire à ceux de 1896, 1932 ou 1980. Alors que le parti républicain devient essentiellement un parti d’hommes blancs provenant des régions rurales ou de membres des classes ouvrières non scolarisées, le parti démocrate se montre très inclusif par un discours rassembleur relativement aux communautés ethniques et raciales, aux minorités sexuelles ou transgenres, aux habitants des grandes villes, ainsi qu’aux femmes et aux professionnels des banlieues, etc.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.