Gwyneth Paltrow

La science, «oui mais...»

ÉDITORIAL / Il y a quelque chose de très révélateur dans la dernière controverse en date, la énième, qui cette semaine a secoué Goop, l’«empire» du bien-être de l’actrice Gwyneth Paltrow. Révélateur sur la relation très ambiguë qu’entretient le mouvement de la «santé naturelle» avec les faits et la science.

Il y a longtemps que Goop fait l’objet de critiques (amplement méritées) de la part de la communauté scientifique. Le site Web et le magazine de Mme Paltrow, dont la valeur est maintenant estimée à un quart de milliard $ (!), vendent des produits et donnent des conseils de santé dont l’efficacité est, au mieux, très mal établie, quand ils ne sont pas complètement farfelus — «bains de vapeur vaginaux», kits de lavement rectal au café (à 135 $ pièce), etc. Une part atterrante de ce que Goop propose n’a pas le plus petit fondement médical, et pourrait même être dangereuse pour certaines personnes.

Or, on apprenait mercredi dans un long article du New York Times que Goop allait se doter en septembre d’un employé chargé de vérifier la véracité factuelle de ce qui est écrit. À lui seul, le simple fait qu’il a fallu 10 ans de controverse avant d’en arriver là en dit long sur l’«importance» que Mme Paltrow accorde à la rigueur. Lors de son entrevue avec le NYT, elle a présenté la chose comme une fatalité désagréable (necessary growing pain).

Dans le mouvement dans la «santé naturelle», le cas de Mme Paltrow est loin de constituer une exception. Il y a un parallèle à faire, à cet égard, avec la polémique qui a touché la Maison Jacynthe, il y a quelques semaines. Propriété de la comédienne Jacynthe René, elle vend des produits de beauté «naturels» et de naturopathie. La Presse a toutefois révélé à la mi-juillet qu’elle était dans la mire de l’Ordre des chimistes parce que la fabrication de cosmétiques doit être supervisée par un chimiste, mais l’«aromathérapeute» qui approvisionne la Maison Jacynthe n’en est pas un.

Mme René, soulignons-le, a rapidement embauché un chimiste. Mais dans plusieurs de ses commentaires, elle a fait montre de la même incurie que Mme Paltrow à l’égard de la science. En entrevue à Radio-Canada, elle a répété plusieurs fois que l’embauche d’un chimiste ne servait qu’à obtenir «un sceau» d’approbation, «juste un sceau», tout en ajoutant que «l’Ordre des chimistes est là pour protéger les chimistes». Comme si cette histoire n’était rien d’autre qu’un caprice corporatiste. 

Pourtant, elle-même admet que son entreprise a déjà eu des problèmes avec des eaux florales qui ont «tourné». Peut-être était-ce parce qu’elle refuse d’y mettre des agents de conservation, ou parce que la composition exacte de ses ingrédients n’était pas validée, ou pour une autre raison. Mais c’est justement à des choses comme ça que servent les chimistes, et ce ne sont pas des caprices: il en va de la sécurité du public.

Nous ne doutons pas des bonnes intentions de Mme René; la diligence avec laquelle elle a conformé son entreprise aux règles en atteste. Mais ses mésaventures, de même que le cas de Mme Paltrow, illustrent bien l’ambiguïté de l’industrie de la «santé naturelle» envers la science. C’est une industrie qui jouit depuis longtemps d’un grand laxisme réglementaire, ce qui lui a permis de vendre des tonnes de produits sans preuve d’efficacité, et souvent sans même que leurs ingrédients aient été contrôlés rigoureusement. Santé Canada a mené une grande consultation publique à ce sujet l’an dernier. Souhaitons que cela conduise rapidement à un resserrement des règles.