Aujourd’hui, le peuple nicaraguayen est confronté à l’incompréhension devant la figure de l’ex-révolutionnaire Daniel Ortega, dont l’aspect est de plus en plus familier avec celui des despotes d’antan.

La schizophrénie d’Ortega: d’ex-leader sandiniste à despote

Nous ressentons l’urgence de rendre compte du désarroi du peuple nicaraguayen avec lequel le groupe d’entraide internationale Spirale, au sein duquel nous militons, noue une relation étroite depuis 30 ans. La population s’est soulevée le 18 avril dernier à l’annonce d’une tentative de réforme du régime de retraite par le gouvernement de Daniel Ortega. Or, l’indignation de cette société bâillonnée, alors que le gouvernement possède près de la moitié des médias, grondait depuis longtemps déjà.

Nous avons souhaité unir notre voix à celle du peuple nicaraguayen et crier avec eux/elles, «gritar con ellas y ellos».

Soulèvements meurtriers 

Deux semaines après les soulèvements de la population le 18 avril dernier, le peuple nicaraguayen dresse un bilan macabre : 46 vies fauchées — 60 selon certaines organisations — jonchent le terrain pavé de ses revendications. La plupart des victimes seraient âgées de moins de 25 ans. Parmi elles, des étudiants, deux policiers, un journaliste, des travailleurs qui rentraient à la maison. Des allégations de tortures et d’emprisonnements arbitraires se profilent également contre la trame des contestations. La Police Nationale, à la solde du Front de Libération Sandiniste (FSLN) — évacué de ses aspirations initiales —, a recouru ouvertement à la violence pour tenter de perpétuer une démocratie factice.

Ortega, ex-leader sandiniste, comptait pourtant parmi les principaux acteurs et actrices de la révolution sandiniste. Celle-ci avait mené le Nicaragua en 1979 à se délester du poids de 43 années de terreur, le règne prolongé par la dynastie Somoza. Or, aujourd’hui, le peuple nicaraguayen est confronté à l’incompréhension devant la figure de l’ex-révolutionnaire dont l’aspect est de plus en plus familier avec celui des despotes d’antan. La parenté entre les visées d’Ortega et celles des Somoza ravive les plaies de ceux qui ont connu l’hégémonie de ces derniers et qui ont essuyé les éclaboussures des conflits armés.

Après un premier mandat de 1985 à 1990, suivi de l’entrée en scène de Violeta Chamorro en 1990, d’Arnoldo Aleman en 1997 et d’Enrique Bolaños Geyer en 2002, Ortega est réapparu sur l’échiquier politique sous des traits adoucis en 2007, remportant à nouveau les élections. Le leader a éventuellement modifié la constitution du pays, s’arrogeant le droit de briguer un deuxième mandat consécutif, remportant conséquemment les élections de 2011, puis celles de 2016 — s’arc-boutant contre le pouvoir, pour ainsi dire.

Depuis plusieurs années, le vaisseau du FSLN, piloté par Ortega, perpètre une violence sourde à l’endroit du peuple nicaraguayen : mise à sac de territoires (une menace d’expropriation a notamment plané sur de nombreuses communautés autochtones lorsqu’il était question de creuser un canal interocéanique qui aurait traversé le pays); nivellement par le bas en matière de normes environnementales et sociales afin de paver la voie à l’avènement des entreprises étrangères; accroissement des écarts entre les mieux nantis et les franges les plus appauvries de la population; concubinage entre Ortega et les entreprises, au profit d’une néolibéralisation galopante de l’économie.

Les principes de la révolution sandiniste sont devenus caducs devant l’avidité d’Ortega, le temps et l’usure du pouvoir lui ayant fait emprunter les ornières du népotisme des Somoza : l’homme d’État s’est flanqué de son épouse à titre de vice-présidente, et a placé ses fils à des positions de pouvoir stratégiques. Qui plus est, le gouvernement conserve jalousement la mainmise sur les pouvoirs judiciaires, électoral et législatif. Étant donné l’absence d’opposition aux élections du 6 novembre 2016, l’abstention est apparue comme l’unique option pour plusieurs jeunes Nicaraguayens que nous comptons parmi nos amis, laissant le champ libre à Ortega pour un troisième mandat. Au terme d’un processus électoral occulte, celui-ci a ainsi pu poursuivre allègrement son règne. Or, l’abstention massive (près de 78 % des électeurs) jette un éclairage sur l’insatisfaction du peuple nicaraguayen envers ses dirigeants. Enfin, les ONGs, contre lesquelles le gouvernement mène une lutte franche, se voient poser moult embûches démobilisatrices.

Depuis plusieurs années, l’accumulation des impairs du gouvernement orteguiste faisait augmenter la pression, jusqu’à l’explosion du presto à l’annonce de la réforme du régime de retraite le 19 avril 2018. On connaît désormais les manifestations et les exactions commises conséquemment par le gouvernement Ortega. Le régime de retraite a ainsi servi de prétexte à la population pour se soulever enfin contre une ambiance délétère de répression, d’oppression et de censure au pays. Les gens dans les rues se battent pour leurs droits, leur liberté, leur dignité, et nous nous devons de répondre à leur appel, solidairement. La communauté internationale doit réagir, d’abord, se remuer devant ces événements.

Maude Rodrigue et Marie-Ève Bibeau, militantes au sein du groupe d’entraide internationale Spirale