La Chine du président Xi Jinping est engagée depuis deux ans dans une série de provocations réciproques avec les États-Unis de Donald Trump.

La rivalité sino-américaine et le piège de Thucydide

ANALYSE / Thucydide, un historien grec du 4e siècle avant notre ère, étudia les causes de la guerre du Péloponnèse. Dans son analyse, il développa la théorie que cette guerre était presque inévitable, parce que Sparte, une puissance bien établie, ne pouvait accepter de voir son statut remis en question par Athènes, une puissance émergente. La menace générée par l’ascension d’Athènes rendit ainsi la guerre inévitable. Le concept du piège de Thucydide était né.

Longtemps oublié, ce concept fut réactivé par le grand politologue américain Graham Allison dans la foulée de la crise de Cuba de 1962. Utilisant le concept du piège de Thucydide, Allison examina 16 grandes rivalités internationales survenues depuis 500 ans. Il en arriva à la conclusion que 12 de celles-ci dégénérèrent en conflit armé, alors que dans quatre cas, les protagonistes réussirent à régler pacifiquement leurs différends.

Influencée par cette vision stratégique, les décideurs américains choisirent durant les années 1970 de développer une relation étroite avec la Chine en partant du principe qu’ils pourraient gérer de manière pacifique l’essor de cette dernière. En un mot, ils voulaient éviter la confrontation et ne pas tomber dans le piège de Thucydide.

Entre 1980 et 2010, les États-Unis étant la puissance dominante, les relations sino-américaines ne posaient pas de problèmes importants. Mais depuis la donne a changé substantiellement. L’émergence de la Chine comme puissance concurrentielle des États-Unis est devenue aujourd’hui très évidente.

En 2000, la Chine contrôlait seulement 4 % de l’économie mondiale, alors que la part des États-Unis atteignait 31 %. Aujourd’hui, la part de la Chine atteint 15 %, alors que celle des États-Unis est réduite à 24 %. Plus encore, la Chine est engagée dans un plan ambitieux pour dominer d’ici 2025 différentes technologies futuristes en robotique, dans l’exploration spatiale, le développement de véhicules sans conducteur et l’économie de la nouvelle énergie.

En utilisant le concept du piège de Thucydide, il est possible d’entrevoir comment une bonne gestion des relations sino-américaines pourrait minimiser le risque d’erreurs, comme les deux pays l’ont fait depuis quatre décennies, et générer de part et d’autre une plus grande prospérité tout en assurant une plus grande stabilité mondiale. Mais si ces relations sont mal gérées, les tensions internationales augmenteront et généreront une course à l’armement en Asie.

Sous la présidence d’Obama, Washington maintint sa stratégie de coopération tout en prenant acte que l’émergence de la Chine comme puissance montante pourrait défier les États-Unis. Obama proclama dans cet esprit son pivot asiatique. Au lieu de vouloir endiguer militairement la Chine, il préconisa la mise sur pied du Partenariat transpacifique et le renforcement des liens avec les autres pays asiatiques. Sa stratégie était cohérente et visait à endiguer en douceur la Chine.

Depuis deux ans, à l’image de terribles montagnes russes, les relations sino-américaines ont subi d’importants soubresauts. Sous prétexte de protéger la sécurité nationale et les intérêts nationaux américains, la politique chinoise de l’administration Trump a frôlé à plusieurs reprises la catastrophe.

En dépit des flatteries sur leur amitié commune échangées entre Donald Trump et Xi Jinping, les deux pays sont engagés depuis deux ans dans une série de provocations réciproques qui attisent grandement les tensions. Au slogan de « l’Amérique d’abord », les Chinois ont répliqué par une loi donnant priorité à l’achat chinois. Ils ont contrecarré l’imposition de tarifs sur les produits chinois en imposant directement les produits agricoles américains provenant de la base politique de Trump. Plus encore, les Chinois ont accéléré leur politique de développement de hautes technologies. Finalement, ils accentuent leur prise de contrôle des récifs et des îles dans la mer de Chine.

L’établissement de relations à long terme avec la Chine n’est pas aisé. La Chine est devenue trop puissante pour être ignorée ou insultée. La menace de guerre est peut-être un outil facile, mais très dangereux à utiliser. Le concept du piège de Thucydide nous enseigne qu’une guerre sino-américaine est fort probable, tout en étant possible à éviter.

En intensifiant la concurrence avec la Chine, l’administration Trump sapa la puissance douce américaine. Concurrencer la Chine a cessé d’être un choix pour devenir une fatalité. L’administration Trump rejette dorénavant la possibilité de coopérer avec la Chine dans des secteurs aussi névralgiques que la lutte contre le changement climatique. Ce faisant, l’administration américaine se trouve à jeter par-dessus bord une carte maîtresse des États-Unis.

Paradoxalement, en moussant ses politiques de « l’Amérique d’abord », en se retirant de l’accord de Paris sur le changement climatique, en dénonçant le Partenariat transpacifique et en remettant en question plusieurs autres accords commerciaux, l’administration Trump a concédé de manière surprenante sur un plateau d’argent une nouvelle liberté d’action à la Chine.

Pour contrer la Chine, il n’est pas nécessaire de la transformer en « gros méchant ». Les États-Unis devraient plutôt agir rapidement comme ils l’ont fait durant les années 1960 pour remporter la course spatiale. Ils devraient investir massivement en éducation, en technologie, dans les infrastructures tout en maintenant une politique d’ouverture à l’immigration. Or, c’est le contraire que l’administration Trump fait présentement.

Pour échapper au piège de Thucydide, Washington doit maintenir une attitude ferme vis-à-vis la Chine, éviter les confrontations inutiles, encourager l’esprit de coopération et surtout comprendre les intérêts nationaux de cette dernière comme puissance émergente. Les deux pays ont trop à perdre dans une confrontation. Comme puissance établie, la balle est d’abord dans le camp américain.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.