Le pdg de Simons, Peter Simons se préoccupe des transformations que va connaître le Québec.

La révolution silencieuse

ÉDITORIAL / Comment se fait-il que la réflexion la plus profonde et la plus sérieuse sur les forces qui sont en train de bouleverser la société provienne de l’extérieur de la sphère politique?

L’entrevue que nous accordée le président des Magasins Simons, Peter Simons, nous rappelle encore une fois à quel point le regard de cet homme d’affaires va bien au-delà de son entreprise. Il n’a pas d’ambition politique pour autant, mais il se préoccupe des transformations que va connaître le Québec. Il est dommage qu’on ne retrouve pas la même préoccupation au sein des partis politiques, la même volonté de se préparer au rééquilibrage des pouvoirs, qui se déroule sous nos yeux. 

Après la Révolution tranquille, celle-ci est silencieuse.

M. Simons cite un ouvrage paru en 2014, The Second Machine Age, qui dresse un parallèle entre la révolution industrielle et celle que nous sommes en train de connaître. La machine à vapeur a permis de nous affranchir des limites de la force humaine et animale pour la production de biens, et l’ordinateur est en train de faire de même pour nos fonctions cognitives et nos échanges commerciaux. Les changements qui s’annoncent seront aussi profonds et radicaux que ceux qu’a connus le 19e siècle. 

Et ils ne vont que s’accélérer, prédit-il. 

«On a déjà vu des changements majeurs dans le monde des médias et du commerce de détail. Mais doublez ce taux de changement, et demandez-vous comment on va passer au travers? C’est ça qui m’inquiète. La prochaine génération de mouvements de capitaux va être avec les cryptodevises, et l’encryption. Et il y aura une deuxième vague d’évitement fiscal.»

Le cerveau humain a du mal à saisir les progressions «géométriques», qui débouchent sur des courbes exponentielles, dit-il. «Il faut que l’environnement fiscal, environnement politique soit capable de changer aussi vite que le monde est en train de le faire.»

M. Simons n’emploie pas cette image, mais pour comprendre les transformations en cours, pensez à l’impact qu’a eu l’avènement des centres commerciaux sur le tissu urbain de Québec. Le développement du Web provoque un mouvement similaire, mais à l’échelle globale cette fois. Amazon devient un «centre d’achat» planétaire, dématérialisé, Facebook cherche à contrôler le flux de l’information à la même échelle. Et ces entités redessinent nos structures.

Ce sont de grands défis auxquels il faut s’attaquer avec une vision d’ensemble, car ils seront déterminants pour les ressources des futurs gouvernements. Et c’est pourquoi l’absence de réflexion en profondeur au niveau politique est problématique. La Stratégie numérique annoncée en décembre est un pas dans la bonne direction, mais la discussion devrait être plus large et transcender les partis. 

Peter Simons applaudit, par exemple, à l’initiative fédérale-provinciale de 290 millions $ pour brancher les foyers et les entreprises en région à Internet haute vitesse. Mais cet investissement profitera aussi à Google, Amazon, ou Netflix. Comment se fait-il qu’ils n’apportent pas la même contribution que les autres citoyens corporatifs? demande-t-il.

«C’est comme si ces entreprises technologiques étaient des Dieux à qui on ne peut rien demander.»

M. Simons reconnaît que la politique est exigeante pour les hommes et les femmes qui acceptent ces responsabilités. «Mais pourquoi payer ce prix élevé si vous n’êtes pas prêts à être le capitaine de votre bateau? C’est comme diriger une entreprise pour ne rien faire avec... On a besoin de se tenir debout.»