Prague en novembre 1989.

La Révolution de velours a 30 ans; souvenirs d’un témoin québécois privilégié à Prague

TÉMOIGNAGE / Pour plusieurs dans notre région, la Tchécoslovaquie rime avec les frères Statsny, nés à Bratislava et qui ont fui leur pays en août 1980 pour venir s’établir ici. Les motifs de leur départ et la façon plutôt rocambolesque avec lequel il s’est déroulé pour Peter et Anton témoignent de ce qu’était ce pays dans ces années-là.

Le 17 novembre prochain, Tchèques et Slovaques célèbreront le trentième anniversaire de la Révolution de velours qui a vu s’effondrer, chez eux comme dans les autres pays d’Europe centrale, le joug des régimes communistes établis par l’Union soviétique au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Tous ces pays étaient loin d’être les paradis des travailleurs dont se targuaient leurs idéologues. En fait, trois options se présentaient aux citoyens de ces pays: se soumettre, comme la majorité, fuir, comme nos hockeyeurs, ou alors résister, et en payer le prix.

«En fait, le meilleur métier qu’on peut se voir imposer dans ce pays où un travail est à la fois un droit et une obligation, c’est celui de chauffeur de fournaise. On travaille deux heures par jour à remplir la fournaise de charbon, matin et soir, et ensuite on peut vraiment faire la promotion de la démocratie». Celui qui m’éclairait ainsi sur le régime en place dès mon arrivée à Prague comme jeune diplomate canadien en août 1988 se nommait Petr Uhl.

Uhl était un dissident politique assez singulier dans la Tchécoslovaquie de 1988. Non seulement parlait-il un excellent français, mais c’était aussi le plus «à gauche» des opposants les plus en vue du régime communiste à Prague. «Méfie-toi», m’avait-on prévenu, moi nouvel arrivant dans ma première affectation à l’étranger. «Un Trotskyste dans un pays communiste», ce n’est pas simple, même au pays de Franz Kafka.

Ce gauchiste, tout comme Vaclav Havel et des dizaines d’autres, faisait partie des dissidents que mon métier m’a permis de côtoyer durant mon séjour de deux ans à Prague.

Un premier poste à l’étranger pour un diplomate est toujours une aventure particulièrement excitante. On quitte le confort du pays, parents et amis, pour un séjour de deux ou trois ans dans un pays qu’on n’a souvent même pas visité avant. Dans ce cas-ci, il s’agissait surtout d’un pays «ennemi» de la guerre froide sévissant alors entre l’Ouest et l’Est.

Dès mon arrivée, avec mon épouse, nous avons rapidement constaté que cette période de notre vie serait très différente de ce que nous avions vécu auparavant. L’accueil que nous réservaient les services de la Sécurité d’État (ou police politique) en postant, dès les premiers jours, deux agents en civil faisant semblant de téléphoner dans la cabine en face de notre appartement ne trompait pas. Ni les signes évidents d’intrusions régulières dans celui-ci, en notre absence, afin de vérifier le fonctionnement de micros dissimulés ici et là. Ces pressions s’intensifiaient d’ailleurs à la veille d’importantes manifestations pour bien décourager notre participation comme témoins de ce qui allait inévitablement dégénérer à cause de la violence policière.

Habituel dans les ambassades canadiennes ou étrangères, mon mandat allait être de suivre, entre autres, les dossiers de «politique intérieure». Mais, dans les pays «de l’Est», ce rôle devenait assez unique en ce sens que pour bien comprendre cette situation intérieure, et faire rapport au gouvernement canadien, il fallait aller au-delà des nouvelles et analyses que fournissait la propagande d’État. Cela voulait dire entrer en contact avec «la dissidence».

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Pierre Guimond avec Vaclav Havel et Sasha Vondra après l’élection de Havel comme président de la Tchécoslovaquie.

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Pour les diplomates canadiens à Prague dans les années 1980, assister aux manifestations, en faire rapport et protester au gouvernement communiste contre la violation des droits de parole, ne suffisait pas si on voulait vraiment faire la promotion des principes canadiens de démocratie et de justice sociale.

Or, il s’avérait que de nombreux membres de la communauté tchécoslovaque au Canada, exilés politiques depuis les années 1970 pour plusieurs d’entre eux, maintenaient des contacts avec des dissidents dans leur mère-patrie. Ou plutôt tentaient de maintenir ces contacts à travers la censure appliquée par le régime communiste dans toute correspondance avec l’étranger.

Au premier chef de ce groupe d’exilés tchèques au Canada se trouvait Josef Skvorecky. Romancier célèbre dans son pays, mais aussi «sujet d’intérêt» par la police politique, Skvorecky finit par profiter d’un visa de sortie pour les États-Unis en 1969 pour se réfugier à Toronto et y mener, en parallèle à un poste de professeur de littérature à l’Université de Toronto, une carrière d’éditeur en créant, en 1971, la maison «68 Publishers». Cet éditeur se spécialisait dans la publication d’auteurs tchèques exilés ou réduits au silence par le régime, dont le plus célèbre était Vaclav Havel, mais aussi Milan Kundera et bien d’autres.

Les liens entre le Canada et la Tchécoslovaquie étaient donc trop étroits pour qu’un jour quelqu’un n’eût l’idée qu’il était insuffisant, et dangereux, de faire sortir des manuscrits d’écrivains tchèques comme Havel (dont le traducteur en anglais était le Torontois Paul Wilson) cachés dans des valises de touristes. L’ambassade canadienne «peut-elle aider»? «Bien sûr que non», était la réponse officielle, les conventions internationales interdisant que la célèbre valise diplomatique ne serve à autre chose qu’à de la correspondance officielle entre une mission diplomatique et son pays. «Mais, alors, les diplomates eux-mêmes ne sortent-ils pas régulièrement de Tchécoslovaquie pour faire des courses à l’étranger afin de se procurer des denrées non disponibles dans ce pays communiste?» «De par leur statut, on ne fouille pas les voitures diplomatiques, n’est-ce pas?»

Même trente ans après cette période, il reste quand même quelques secrets qui ne peuvent être révélés de la pratique diplomatique et les bonnes relations entre États suggèrent la discrétion entre ce qui se fait et ne se fait pas, entre ce qui se dit, et qui se fait… Peu importe le moyen, le fait est que pendant des décennies et jusqu’à il y a trente ans ce mois-ci, le Canada était devenu le plus grand centre de la véritable littérature tchécoslovaque au monde. À tel point que l’ambassade canadienne à Prague, un an après la chute du régime communiste, organisait à la Bibliothèque nationale tchèque une exposition rétrospective de tous les livres interdits sous l’ancien régime et publiés, en très grande partie, au Canada, une façon de redonner aux Tchèques et Slovaques une partie de leur histoire culturelle propre dont 43 ans de communisme les avaient privés.

Avec la venue des frères Statsny à Québec, il y a certainement pour le petit gars de la basse-ville de Québec une raison supplémentaire de célébrer ce trentième anniversaire du retour de la démocratie dans cette région.

Pierre Guimond est maintenant diplomate en résidence à l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval