La fermeture de l’urgence psychiatrique de l’Hôpital du Saint-Sacrement est prévue le 16 novembre.

La psychiatrie est aussi une discipline médicale

Pour élargir le débat entourant la concentration des services dans l’Institut psychiatrique à Québec.

Plusieurs facteurs historiques et arguments sociaux ont été évoqués au cours des dernières semaines pour aborder la fermeture de l’urgence, puis des deux unités d’hospitalisation ainsi que de la clinique externe de psychiatrie à l’Hôpital St-Sacrement. Au printemps 2018, sous le silence médiatique, le service de psychiatrie de l’Hôpital Enfant-Jésus a aussi été démantelé, c’est-à-dire que 24 des 44 lits furent fermés et que 20 lits d’hospitalisation furent transférés à l’Institut psychiatrique, contribuant ainsi à l’institutionnalisation des services en santé mentale. Ainsi, deux des trois pôles de psychiatrie générale situés en hôpital général et une soixantaine de lits psychiatriques de courte durée seront fermés en moins d’un an sous l’Égide du CIUSSS de la Capitale-Nationale. Cette orientation est une conséquence très nette des volontés de notre ex-ministre de la santé qui a retiré la psychiatrie de la mission des centres hospitaliers universitaires de la région (CHU de Québec). 

Jusqu’à présent, le débat a beaucoup tourné autour des risques évidents d’accroître ainsi la stigmatisation de notre clientèle et du sous-financement chronique dont elle est victime par notre système de santé. Ces enjeux sont majeurs et nous sommes soulagés de voir qu’ils ont pu toucher et capter l’attention de plusieurs de nos concitoyens ces derniers jours. La direction du CIUSSS de la Capitale-Nationale et certains partenaires du réseau communautaire ont bien expliqué à la population l’importance de développer des services dans la communauté afin de lutter contre l’exclusion sociale et permettre à la clientèle vulnérable souffrant de troubles mentaux sévères de conserver leur domicile et de s’intégrer dans la société comme citoyen à part entière. Cette volonté prend racine dans les lignes directrices du Plan d’action en santé mentale et les psychiatres de notre département appuient fortement de telles réformes destinés aux soins des personnes les plus démunies. Nous déplorons toutefois que les fermetures de lits pour y parvenir se soient faites exclusivement dans les hôpitaux généraux plutôt qu’à l’institut psychiatrique.

La clientèle en santé mentale et les services à offrir ne doivent pas être présentés et circonscrits seulement sous l’angle des troubles sévères et des personnes marginalisées. La psychiatrie générale de deuxième ligne que j’exerce permet bien de prendre conscience à quel point les problèmes de santé mentale sont répandus dans la population générale, sans égard à la profession, au statut socio-économique, à la culture, la condition médicale, l’âge, etc. Elle touche nos sœurs, nos voisins, nos collègues, nos conjoints, nos grands-parents, nos enfants. Depuis le début de ma pratique, j’ai eu sous mes soins des infirmières, des enseignants, des avocats, des informaticiens, des médecins, des fonctionnaires, des travailleurs sociaux, des policiers, des militaires, des retraités, etc. 

Tout comme les autres disciplines médicales, les causes de la maladie mentale sont multifactorielles. Dans notre spécialité, nous les explorons sous l’angle bio-psycho-social. Les progrès de notre science ont permis d’identifier multiples facteurs biologiques et génétiques impliqués dans le développement des troubles mentaux. À l’IUSMQ, le centre de recherche universitaire en neurosciences regroupe des scientifiques qui s’intéressent aux causes des troubles neurologiques et des troubles psychiatriques, sans faire la rupture absurde à laquelle nous assistons dans l’organisation des services médicaux. En effet, à l’Hôpital Enfant-Jésus, alors qu’on y retrouve les services médicaux et professionnels spécialisés en neurosciences, aucune place n’a été réservée pour les patients psychiatriques dans le nouvel hôpital en construction. 

Récemment, en commentant la fermeture de l’urgence à l’Hôpital St-Sacrement dans les médias, notre ex-ministre de la santé, M. Gaétan Barrette, expliquait qu’il ne voyait pas la pertinence d’avoir un service de psychiatrie dans le nouveau complexe hospitalier qui deviendra le grand centre d’oncologie de la région de la Capitale-Nationale. Pourtant, selon mes connaissances, la maladie mentale ne protège pas du cancer, bien au contraire. Inversement, plusieurs patients atteints de cancer vont présenter des complications psychiatriques associées à leur maladie ou à ses traitements.

Les avancées scientifiques démontrent bien que la dichotomie entre le corps et l’esprit est dépassée et délétère pour les patients que nous soignons. La psychiatrie n’est pas seulement une problématique sociale ou psychologique. Les problèmes et les besoins de l’ensemble de notre clientèle ne peuvent être répondus seulement par le développement des services dans la communauté. Il s’agit aussi d’une discipline médicale où l’interface entre la santé mentale et la santé physique doit toujours être tenue en compte. Cette perspective est actuellement fortement menacée. En effet, en concentrant les services à l’IUSMQ, nous privons la majorité des patients d’une investigation médicale approfondie car ils n’ont ainsi plus accès aux autres spécialistes médicaux : gériatres, neurologues, cardiologues, physiatres, infectiologues, etc. Pire, avec la réduction des effectifs médicaux omnipraticiens travaillant à l’IUSMQ, il n’y a même plus de médecin sur place 24h/24 advenant une condition médicale aigue nécessitant des manœuvre urgentes.

Lorsque je travaillais à l’Hôpital Enfant-Jésus, nous avons pu découvrir une insuffisance cardiaque sévère chez l’une de nos patientes que l’on croyait déprimée en raison de sa fatigue. À l’IUSMQ, n’ayant pas accès aux investigations cardiologiques, elle aurait été traitée avec des antidépresseurs sans connaître l’origine organique grave de sa fatigue. Nous avons aussi traités des patients grandement désorganisés et psychotiques pour lesquels un diagnostic d’encéphalite a pu être mis en évidence par un suivi conjoint par l’équipe de neurologie. À l’IUSMQ, le délai pour obtenir une imagerie cérébrale par résonnance magnétique pour nos patients hospitalisés est parfois de plusieurs semaines, alors qu’on y avait accès en quelques jours seulement lorsque nos patients étaient à l’hôpital. Les exemples sont multiples et ils témoignent de l’importance de maintenir une conception médicale de la psychiatrie, sans nier les aspects psycho-sociaux qui sont tout aussi importants.

L’exclusion de la psychiatrie des centres hospitaliers généraux est une injustice grave qu’il faut dénoncer. Nous espérons que notre nouvelle ministre de la santé saura mesurer l’importance de restaurer des services d’urgence, de clinique externe et d’hospitalisation dans les hôpitaux généraux de notre région, incluant le nouveau complexe hospitalier qui abritera toutes les neurosciences, incluant la nôtre, espérons-le. 

Isabelle Panneton, médecin psychiatre