Une femme filme la ministre Kathleen Weil lors de l'annonce de la tenue de la consultation sur le racisme systémique au Québec, la semaine dernière.

La majorité responsable

Ainsi donc, il y aura bel et bien une consultation sur le racisme systémique au Québec, l'automne prochain. Tant mieux: cela nous donne collectivement quelques mois pour dépasser les réactions épidermiques que l'annonce a provoquées et pour accepter, enfin, d'examiner cette question avec tout le sérieux qu'elle mérite.
Après avoir laissé flotter l'idée de cette consultation pendant des semaines, le gouvernement Couillard a officialisé jeudi sa tenue pour novembre prochain. Et comme on pouvait le prévoir, un flot de dénonciations s'est ensuivi, tournant généralement autour de deux thèmes: qu'il n'y a pas de racisme systémique au Québec et que la vraie nature de cette consultation sera de fournir un prétexte pour faire du Québec bashing.
Il fait peu de doute que cet exercice sera interprété, dans bien des médias canadiens-anglais, comme une «preuve» que la Belle Province est une société particulièrement raciste. Ce qui est évidemment faux. Mais comme raison pour ne pas tenir de consultation sur le racisme, celle-là nous semble franchement faible. D'un point de vue logique, c'est l'équivalent de ne pas repeindre la porte du garage sous prétexte que le voisin pourrait en déduire que la structure est pourrie. Pas convaincant...
Que cela nous plaise ou non, le «racisme systémique» est une réalité, tant au Québec que dans le reste du Canada. Toutes les enquêtes statistiques montrent que le taux de chômage est nettement plus élevé chez ceux qui ont une couleur de peau différente de la majorité. Et les inégalités persistent chez ceux qui travaillent : au recensement de 2011, le revenu d'emploi moyen des Québécois «blancs» était de près de 43 000 $, contre 37 000 $ pour les minorités visibles - et même moins de 34 000 $ pour les noirs et les latino-américains.
Certes, comme plusieurs l'ont noté dans ce débat, ces écarts ne sont pas entièrement attribuables aux préjugés raciaux. Une forte proportion des minorités visibles est constituée de gens nés à l'étranger, ce qui implique qu'un certain nombre s'expriment mal en français et/ou en anglais, que leurs diplômes ou leur expérience professionnelle trouvent peu d'application chez nous, que leur réseau social est plus étroit que celui des «gens de la place», etc.
Tout cela est vrai. Mais l'ennui, c'est que ces écarts persistent chez les générations subséquentes. D'après des calculs du Conference Board, à instruction à peu près égale, les «non blancs» qui sont nés au Canada ont des revenus d'emploi 19,7 % moindres que la moyenne des «caucasiens» au Québec, ce qui est légèrement pire que la province la plus comparable, soit l'Ontario (17,2 %). Ces gens-là étant nés ici, les problèmes de langue et d'équivalence ne peuvent expliquer leurs salaires plus bas.
Ce peut être le résultat de préjugés racistes ou simplement refléter le fait que les gens élevés dans la pauvreté sont plus souvent pauvres eux-mêmes à l'âge adulte. Mais le fait demeure : si la couleur de la peau a un effet sur l'emploi et les salaires, et que cet effet est reproduit de génération en génération, alors nous sommes en présence d'un système qui perpétue les inégalités raciales. C'est la seule conclusion possible.
Cela ne signifie pas que les Tremblay et les Côté sont tous des nazis. Cela veut juste dire que, comme d'autres sociétés, nous avons des concitoyens - 10 % de la population au Québec - qui font face à des injustices toute leur vie durant. Ce n'est pas de l'auto-flagellation que de s'en occuper. Ça s'appelle se comporter en majorité responsable.