Bien qu'il demeure théoriquement possible que le ou les personnes qui ont mis feu à la voiture de Mohamed Labidi aient choisi ce véhicule au hasard, l'hypothèse est bien peu plausible.

La liste

ÉDITORIAL / Acte islamophobe? Geste de vandalisme aveugle? Au point où on en est, la nature véritable de l'incendie de la voiture de Mohamed Labidi n'a plus tellement d'importance. Si le mobile de la haine ethnique se confirme, ça ne fera qu'ajouter un item de plus dans la liste. Et si, vraiment, l'enquête révèle que ce n'était «que» du vandalisme, ladite liste ne s'en trouvera ni effacée ni raccourcie. Malheureusement.
Dans la nuit du 5 août dernier, quelqu'un s'est rendu à la résidence du président du Centre culturel islamique (CCIQ), M. Labidi, a aspergé sa voiture de combustible et y a mis le feu. Pour des «raisons stratégiques» et parce que M. Labidi avait demandé l'anonymat, la police de Québec (SPVQ) a décidé de ne pas parler publiquement de l'incident. Mais celui-ci a malgré tout été dévoilé cette semaine par Radio-Canada.
Entendons-nous tout de suite sur une chose. Bien qu'il demeure théoriquement possible, comme l'a souligné le SPVQ, que le ou les coupables aient choisi cette voiture au hasard, l'hypothèse est bien peu plausible. La probabilité pour qu'un crime aussi rare tombe sur un musulman (1,2 % de la population de Québec), qui plus est sur la principale figure publique de cette religion et au beau milieu du débat acerbe sur le cimetière musulman, n'est peut-être pas le zéro absolu, mais elle est mince jusqu'à en être abracadabrante, du moins a priori.
L'essentiel, de toute manière, est ailleurs. Car si l'on en vient maintenant à présumer spontanément qu'il y a du racisme derrière cet incendie, c'est qu'il n'est pas survenu dans un contexte neutre. Depuis seulement deux ans, les musulmans de la Vieille capitale ont eu droit à l'attentat meurtrier du 29 janvier, bien sûr, mais aussi à un colis haineux contenant des images de porcs et un Coran détérioré envoyé à la mosquée de Québec, à des banderoles «Remigration», à la tête de porc au CCIQ et aux bannières «Réfugiés non merci» qui ont servi de mot de bienvenue aux Syriens fuyant la guerre. Sans rien dire de ce qui se passe ailleurs dans la province, des affiches «Saguenay, ville blanche», des mosquées vandalisées, des tracts haineux, etc.
Certes, ce sont là les fautes d'une petite minorité. C'est vrai. Mais à force de se multiplier, même les agissements les plus minoritaires finissent par trahir quelque chose de plus profond.
Il y a une quinzaine d'années tout au plus, ces gestes-là étaient presque inexistants. Les normes sociales d'alors réprouvaient l'intolérance, si bien qu'il fallait être un brin extrémiste pour afficher ouvertement sa haine ou sa méfiance des immigrants. Or ce n'est plus le cas : des propos xénophobes s'étalent maintenant sans gêne en public et sur les réseaux sociaux. Des femmes voilées se font invectiver dans la rue. Et certains animateurs de radio multiplient allègrement des formules-chocs racistes qui, il n'y a pas si longtemps, leur auraient valu au bas mot des remontrances de leurs patrons.
Manifestement, la norme a changé, se déplaçant vers l'intolérance. Mais l'effet ne se résume pas à ce qu'on peut dire ou non en public. Quand une norme sociale bouge, la définition de ce qui est extrémiste change en même temps. Alors ce qui était extrémiste autrefois (les discours ouvertement racistes) est devenu relativement commun, et ce qui était inexistant (les gestes haineux, parfois violents) est devenu le nouvel extrême.
Le drame, il est là : dans la longueur de la liste dans laquelle l'incendie de la voiture de M. Labidi semble s'inscrire. Parce que cela nous dit que, comme d'autres sociétés dans le monde, la nôtre a changé, et pas pour le mieux.