La discipline ou le rêve?

Si j’écris l’énoncé suivant : «Les enfants ne peuvent plus être des enfants». On dira que cela ne veut rien dire, pourtant cela veut tout dire. Applicable à une multitude de domaines, l’assertion précédente n’est peut-être que le reflet d’un aménagement social inchoatif de l’enfance, fondé dans la discipline et la performance. Loin de moi l’idée de prétendre à l’exhaustivité de la signification de cet énoncé, permettez-moi simplement quelques observations.

L’été est chaud et ensoleillé, mais dans les rues, ni rires ni cris. Les quartiers sont vidés de la vitalité fleurissante de la tendre jeunesse, qui est administrée dans des camps de toute sorte pour que concorde sa présence avec l’horaire de travail des masses laborieuses. Pour certains, ce sera le terrain de jeu municipal, pour d’autres des camps spécialisés d’institutions privées ou encore des camps de commissions scolaires, etc.

Toutefois, il semble que plus un camp se spécialise dans une activité, plus l’inscription est chère et plus les structures de régulation comportementale se calqueront sur celles des établissements scolaires. Voyez-vous, la performance ne saurait souffrir d’un temps d’arrêt, vacances ou pas. Les éléments anticonformistes nuisent à la performance ainsi qu’aux attentes de plusieurs parents. L’encadrement normatif du groupe s’effectue au prix d’une discipline qui ne peut tolérer d’écarts, minimes ou non. Après tout, il est connu depuis Foucault que la discipline agit comme technologie de pouvoir; bien plus efficace que la répression violente. La discipline est le corrélat impératif de la performance.

Dès lors, il n’est pas rare de voir des camps adopter des «codes de vie» accompagnés de mesures coercitives selon la gravité des «manquements». Si le mot enfance s’adjoint à taquinerie, liberté, insouciance, rigolade et s’agence avec une tendance certaine à la désobéissance, alors grand mal vous prenne d’être de cette frange de la société qui n’a pas voix au chapitre. Même durant la belle saison, l’on verra des enfants signer des contrats «d’engagement comportemental», obtenir des feuilles de route ou subir des journées de suspensions.

Croisant un ami à la sortie d’une bibliothèque publique la semaine dernière, lui digne représentant de la génération des boomers et moi de celle des Y, nous avions justement une discussion à ce propos tout en regardant les enfants jouer en groupes uniformes. À mon explication concernant l’énoncé en incipit de l’article, je dois admettre que j’ai préféré la sienne directement tirée d’un fabuleux classique du cinéma français des années 2000 : Les temps sont durs pour les rêveurs.

Julien Carrier, Lévis