Les rues de Buenos Aires

La différence ne s’apprivoise pas par la colère

Mars 2017. Sur 9 de Julio, l’écho des tambours résonnait entre les immeubles de Buenos Aires. Pour la première fois, j’avais décidé d’aller voir l’une des manifestations qui faisaient quotidiennement trembler la ville. Ce jour-là, des milliers de personnes demandaient une hausse salariale pour les professeurs, que l’inflation était en train de charrier dans une pauvreté intenable.

Je m’étais laissé emporter dans la marche jusqu’à ce que je croise ce jeune qui me regardait avec haine. Je l’entendis siffler une hargne que je ne compris pas entièrement, si ce n’est que du «gringo» à la fin.

Je continuai mon chemin en essayant de ne pas y penser. J’avais beau me dire que ce n’était qu’une mauvaise expérience sur l’ensemble, j’étais encore bouleversé en arrivant à l’appartement. Une amie argentine me demanda ce qu’il se passait. «It’s because they think you’re a Yankee. No te preocupes», me dit-elle. N’empêche, ces quelques secondes avaient suffi à altérer ma perception du moment.

Deux jours plus tard, un colocataire finlandais à la peau lactée et aux cheveux aussi blonds que moi se faisait menacer d’une arme à feu au coin de notre rue. Il se fit tout prendre. Pour la première fois de ma vie, je sentis que ma couleur de peau pouvait me poser problème. Cette goutte de trop me plongea dans un état de choc culturel encore inconnu. Je n’osais pas imaginer ce que ce devait être de vivre ainsi constamment.

Mon estime personnelle se mit à diminuer, me laissant cette drôle d’impression de devenir étranger à moi-même. Je ne me sentais plus à ma place et pensais repartir. Je ne pratiquais plus mon espagnol, restais confiné auprès de ces Occidentaux dans lesquels j’avais plus de facilité à me reconnaître. Mais puisqu’il m’en restait pour trois mois, je me tournai vers la seule langue universelle que je connaisse : celle des arts martiaux. Je me rendis dans un club de boxe thaïlandaise.

Le premier cours en était un de sparring. L’échauffement terminé, un hispano me fit un signe de tête. Nous avons cogné les gants avant de décocher nos coups. Au son de la cloche, nous avons fait une accolade.

Ça m’a toujours surpris le nombre d’amitiés qui peuvent naître entre deux échanges de frappes. Surprenant, aussi, comme la confrontation peut être édifiante lorsqu’elle se fait sans s’emporter ou chercher à humilier son adversaire. Ce qui n’est bien sûr pas toujours le cas, même en entraînement. Nous en avons eu un exemple un soir, lorsqu’un type enragea sur le ring. Ça arrive parfois. Un gars reçoit un crochet bien placé et perd les pédales. Il s’élance sans réfléchir, l’amour-propre en souffrance.

L’entraîneur avait arrêté le combat sans remontrance. Il devait savoir que tous n’ont pas le même vécu, qu’il existe des lésions plus difficiles à contenir. Mais il savait aussi qu’au cœur de l’adversité, celui qui laisse libre cours à sa colère est toujours le plus vulnérable.

Mieux vaut alors apprendre à se sonder soi-même et cerner les blessures qui nourrissent notre rage pour la transformer en vigueur, sur le ring ou dans la vie. Parce que si la colère est légitime, ce que l’on en fait ne l’est pas toujours.

J’ai pensé à cette idée un soir où je me suis trouvé dans une autre manifestation improvisée à Buenos Aires. Je me suis alors dit qu’il en allait de même avec les luttes sociales. Tout idéal et tout militantisme naissent de nos douleurs passées, et on oublie souvent que ceux qui souffrent cherchent moins à cracher leur haine qu’à faire reconnaître cette douleur.

Si je raconte cela, c’est que je crois ne pas être le seul à réaliser que depuis la montée politique de Trump, les extrémismes se normalisent et les idéologies se polarisent. Le Québec n’y échappe pas tout à fait. Autant à gauche qu’à droite, on retrouve le même esprit qui refuse de sortir de soi pour se s’ouvrir à l’altérité. D’un côté on en trouve encore pour stigmatiser l’immigration, de l’autre on en voit qui cherchent à humilier ceux qui ne partagent pas leur expérience du monde.

Ceux qui ont déjà vécu un choc culturel savent pourtant qu’il n’est d’autre moyen de l’apprivoiser que d’y plonger. Non seulement on apprend à mieux se connaître, mais on se rend souvent compte que notre perception première était fausse.

Il en va selon moi du choc culturel comme du choc idéologique, et le fait de croire que le progrès réside dans la condamnation de tout ce qui nous dérange est une erreur. Surtout en temps de campagne électorale.

Bobby A. Aubé
Professeur à l’Académie de taekwondo de Québec