Nous sommes émus par le sort des réfugiés et des migrants qui traversent les frontières depuis quelques années maintenant, mais l’idée de les recevoir chez nous — nous, les pays riches avec des sociétés développées et déjà diversifiées pour la plupart — ne passe pas facilement, surtout lorsqu’il est question de reconnaître les grands nombres de ces personnes déplacées par la force, signale l'auteur.

La démographie humaine, l’éléphant dans la pièce

Joanne Liu, présidente de Médecins sans frontières, a utilisé l’expression récemment dans un point de presse couvert par La Presse canadienne, faisant référence au défi des personnes en situation de déplacement forcé sur la planète et soulignant, avec l’image, que souvent nous ne voyons pas les problèmes avant qu’il ne soit trop tard, pour nous attaquer à des moindres sans voir la crise venir.

En fait, la crise humanitaire des réfugiés et des migrants récents, qui comptaient peut-être deux millions de personnes, a réussi à déstabiliser toute l’Europe, d’une part, et à déstabiliser, d’une toute autre façon, les États-Unis d’Amérique. Liu parle de ses visites à différents camps mis en place pour accueillir les réfugiés en dehors des territoires des pays riches, et insiste sur la présence de peut-être 60 millions de personnes en déplacement forcé dans le monde actuel. Et cela ne tient pas compte de la présence de peut-être deux ou trois milliards de personnes dans ce monde où les grandes inégalités font que le rêve de quitter pour un pays sûr, et riche, n’est pas loin dans l’esprit des gens.

La crise des inégalités

Nous parlons régulièrement aussi de cette autre crise humanitaire, notant que des inégalités importantes se trouvent entre les populations des pays riches et celles des pays pauvres, prises globalement, ainsi qu’à l’intérieur même des pays riches. Dans le premier cas, la crise est presque abstraite, tellement elle ne semble pas comporter des incidences sur la vie en société dans les pays riches. Dans ces pays, l’impératif est de poursuivre la croissance de la production. Cela fait maintenant trois quarts d’un siècle que nous n’avons que cela à l’agenda et cela fait des siècles que nous y vivons avec la croissance de nos populations qui la accompagne. C’est au point qu’il semble presque naturel que le tout soit ainsi. Sauf que les choses changent.

Le vieillissement de la population et la recherche de nouveaux immigrants pour y remédier nous mettent devant un objectif qui nous force presque à la réflexion. Les propositions tournent autour de la recherche d’immigants qualifiés pour combler des postes disponibles, fournissant un tout autre motif pour faire entrer sur le territoire de nouveaux résidents. Dans un monde rempli d’inégalités où les pays riches dominent les pays pauvres, nous recherchons les éléments les mieux formés des populations de ces derniers pour répondre à nos besoins; le succès dans cet effort ne peut qu’aboutir à un affaiblissement des sociétés dans lesquelles nous aurons puisé les nouveaux immigrants.

Notre modèle économique en cause

Finalement, nous sommes devant deux facettes de l’inopérable modèle économique qui ont pu se cacher pendant de nombreuses années. La croissance économique nécessite pour une part une croissance démographique, celle du bassin de travailleurs qui deviennent des consommateurs. Une autre facette du modèle est son recours aux ressources naturelles (sans parler des écosystèmes), inhérent dans l’augmentation de la production et de la consommation. Pendant longtemps, depuis la «découverte» — si on peut dire — de l’Amérique et de l’Afrique, le modèle a été approvisionné par ces nouveaux continents riches en ressources et dépourvus, pensions-nous, de populations autochtones qui les utilisaient. Le fait que ces ressources aient été sorties des pays restant pauvres pour alimenter les économies des pays riches a laissé derrière certaines origines des inégalités actuelles.

Bref, nous sommes émus par le sort des réfugiés et des migrants qui traversent les frontières depuis quelques années maintenant, mais l’idée de les recevoir chez nous — nous, les pays riches avec des sociétés développées et déjà diversifiées pour la plupart — ne passe pas facilement, surtout lorsqu’il est question de reconnaître les grands nombres de ces personnes déplacées par la force. Nous sommes émus par les inégalités et par les images de la pauvreté qui sont transmises constamment par les médias, mais l’idée de poser les gestes requis pour même commencer à gérer les sources de ces inégalités et de cette pauvreté ne passe pas la rampe, puisqu’il s’agit d’atteintes à nos systèmes économiques et sociaux dans leurs fondements. 

Au contraire, nous cherchons les moyens de faire entrer dans nos pays les meilleures ressources humaines des autres pays, histoire (en partie) de compenser la disparition de la croissance démographique dans nos propres sociétés. Ce faisant, nous ne posons jamais des questions quant à la population optimale pour nos sociétés. L’exigence économique rend nécessaire une croissance finalement sans limites de ces populations, sans limites de la production, ni quant à la pertinence de soutenir les ressources dans les pays pauvres.

Les perturbations chez nous

Nous essayons de gérer les défis qui se présentent dans notre quotidien et sommes plus ou moins consciemment préoccupés par les défis qui sont cachés derrière. Nous ne voyons pas l’éléphant dans la pièce, éléphant dont la grosseur est fonction de l’ampleur des perturbations sociales actuelles dans les pays pauvres, du nombre potentiel de migrants difficile à concevoir ou de l’impact ailleurs de nos efforts de faire entrer un petit nombre d’immigrants. La situation risque d’occasionner des perturbations sociales chez nous, à un point tel que celles associées récemment aux migrants et aux réfugiés, voire à l’effort de pourvoir les postes non comblés ici, ne sera que de la petite bière en comparaison. 

Il n’est pas question de trouver des pays d’accueil pour ces personnes, mais d’intervenir en amont devant les inégalités mondiales qui expliquent (du moins, en bonne partie) les déplacements. Liu n’aborde même pas cette question de front, tellement elle se pose, peut-on présumer, sans que des réponses ne soient envisageables.

Harvey Mead, auteur de Trop tard : Fin d’un monde et début d’un nouveau (Écosociété, 2017)