La COVID-19 vue de l’Italie

TÉMOIGNAGE / Avec la quarantaine, ce qui frappe le plus, c’est le silence qui s’est installé du jour au lendemain. Un silence qui matérialise notre ralentissement, qui nous fait comprendre, dès qu’on ouvre l’oeil le matin, que les choses sont différentes.

J’ai reçu des messages d’encouragements, des mots comme des mains tendues qui disent on pense à vous, prends soins des tiens, courage! Ils font plaisir à recevoir mais ils me font croire que tant qu’on vit pas la situation, on la comprend pas vraiment. Bien sûr qu’on se préoccupe de notre santé mais c’est pas la pensée qui nous habite le plus. Vivre dans un pays mis en quarantaine, répondre à l’appel de l’État qui vous invite fermement à rester à la maison, c’est pas la santé que ça affecte, c’est notre mode de vie. 

Je vais être franc, si on ne parlait pas du coronavirus, je ne serais pas en mesure de vous dire que j’ai la perception de la maladie. Bien sûr, les images des cercueils qu’on entassent dans les églises nous ramènent inévitablement à la nature du problème. Vous le saviez peut-être pas mais depuis le 8 mars, il n’y plus de funérailles ni de mariages qui sont célébrés en Italie. Les robes de mariées restent dans les placards et les corps, dans les cercueils en attendant qu’on les pleurs, tout comme les mariages.

Autour de l’urgence coronavirus, il n’y pas les colonnes de fumée de l’Amazonie ou de l’Australie pour nous indigner. Il n’y a pas les tonnes de plastiques dans les océans pour nous dégoûter. Il n’y a pratiquement que les chiffres, pas si gros que ça d’ailleurs, pour nous mettre en garde.  Dans notre monde d’images chocs, c’est bien peu pour sonner l’alarme et on comprend pourquoi les gouvernements ont pris du temps à réagir. Mais la vérité, c’est que ça n’aurait servi à rien d’agir plus rapidement parce que la population n’aurait pas suivi. C’est déjà tellement abstrait, il fallait qu’au moins le virus débarque dans le pays pour qu’on commence à prendre tout ça au sérieux. 

Mais quelque chose s’est transformé, lentement mais pas tant. Une conscience s’est manifestée. La lutte contre le virus n’est pas un combat individuel. Si chacun s’arrête au risque personnel, on perd la guerre. Vous le savez déjà, cette histoire d’aplatir la courbe pour éviter l’effondrement du service de santé sous l’abondance de nombreuses personnes nécessitant soudainement des soins. Vous l’avez compris, pas vrai? Bien c’est à partir du moment où on comprend ça que les choses changent. Et ce changement il s’appelle: solidarité. Ce sont des concepts anciens, hors du temps. On parlait de Solidarité dans les luttes ouvrières mais ce que le virus nous force à comprendre de nouveau c’est la nécessité d’affronter ensemble les problèmes pour protéger les plus faibles. 


« Mais quelque chose s’est transformé, lentement mais pas tant. Une conscience s’est manifestée. La lutte contre le virus n’est pas un combat individuel. »
Jean-Philippe Pearson

Aujourd’hui, le temps est splendide et doux, le soleil brille comme s’il nous aimait juste comme il faut, fort mais pas trop. Toute l’Italie aurait envie d’aller se promener dans les parcs, dans nos villes que vous rêvez de visiter et que nous on rejoint avec un billet de tram à 1,50€. Je veux pas vous écoeurez, je veux juste vous dire que l’envie est forte de profitez de ce l’Italie offre, sa façon de s’aimer entre les gens, de se serrer dans ses bras, de se toucher en se parlant et de se parler en se touchant. De goûter les bonnes choses, le bon vin, sa bouffe…bref, vous savez de quoi je parle, soit pour l’avoir vécu ou l’avoir vu dans les magazines.  

Mais malgré tout ça, on reste à la maison. Pas par peur de mourir mais parce que d’une certaine façon, on comprend que tout le monde devrait pouvoir profiter de tout ça, pouvoir profiter de la vie, de la meilleure façon possible et le plus longtemps possible. Dans la constitution, c’est pas écrit qu’on est tous égaux jusqu’à 67-68 ans. C’est écrit que qu’on est tous égaux, point. Et si on croit en ça, on reste à la maison parce que la solidarité c’est aimer l’autre sans le connaitre, un peu comme le soleil le fait avec nous, tous les jours.        

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Jean-Philippe Pearson, scénariste et réalisateur québécois, habite en Italie et vit la quarantaine avec sa femme et ses deux enfants adolescents. Il espère survivre au virus... et à la quarantaine.