Contrairement à la caisse, la présence ponctuelle d’un autobus n’est pas en mesure de constituer un agent de stabilisation de la population et de structuration du tissu de peuplement, indique l'auteur.

La caisse mobile Desjardins: compromis équitable?

Dans le but d’atténuer les impacts liés à la fermeture de ses différents points de services, Desjardins a récemment mis à l’essai une caisse mobile dans la région du Kamouraska. La présence de cet autobus constitue un moindre mal compte tenu du fait que les services financiers auraient probablement complètement disparu au sein des localités concernées, mais une telle mesure comporte aussi, à notre avis, son lot d’inconvénients.

Un premier tient aux pertes d’emplois dans les localités qui ont été touchées par la fermeture de leur caisse. Si certains employés ont été transférés à d’autres centres, généralement situés en milieu urbain, force est de reconnaître que la perte d’un seul emploi bien rémunéré au sein d’une municipalité de moins de 1000 habitants est susceptible d’influer négativement sur son développement économique, mais aussi sur la rétention de la population. 

En second lieu, il semblerait que pour effectuer leurs transactions, les usagers doivent posséder une carte de guichet automatique. Si tel est le cas, il s’ensuit une forme d’iniquité pour les aînés qui ne disposent pas de telles cartes et qui ne peuvent plus effectuer directement leurs transactions courantes (paiement de factures, retraits directs, etc.) comme il était possible de le faire avant la vague de fermetures. 

Troisièmement, l’autobus n’est présent que quelques heures par semaine, voire par mois. Il s’agit donc d’une diminution de services par rapport à ceux qui étaient offerts auparavant ce qui, au final, contribue à éroder l’armature de services au sein des milieux ruraux. Par conséquent, cet effritement représente une forme de disparité entre la disponibilité des services offerts en milieu urbain par rapport à ceux dispensés en milieu rural. Quatrièmement, les préposés affectés à ces autobus seront-ils toujours les mêmes ou y aura-t-il un roulement de personnel d’une semaine à l’autre? Les aînés sont habitués à effectuer leurs transactions avec la même personne avec qui elles ont tissé des liens de confiance, de réciprocité, voire d’amitié. 

En cela, la caisse permettait de rompre l’isolement en plus de consolider le sentiment d’appartenance des personnes âgées à l’égard de leur communauté. Cinquièmement, force est d’admettre qu’un autobus ne pourra jamais remplacer la valeur symbolique que représentait la caisse en milieu rural en ce qui concerne la vie relationnelle, l’intégration et le dynamisme du milieu. En sixième lieu, contrairement à la caisse, la présence ponctuelle d’un autobus n’est pas en mesure de constituer un agent de stabilisation de la population et de structuration du tissu de peuplement. 

Enfin, qu’il nous soit permis de nous interroger sur la durabilité de cette mesure qui nous apparaît comme une phase transitoire afin d’inciter les sociétaires plus âgés à utiliser, à plus ou moins brève échéance, uniquement les services en ligne. Par ailleurs, plusieurs des arguments que nous avons évoqués valent aussi pour le déploiement, sur une base ponctuelle, d’un service nolisé d’accompagnement, mis en place par certaines caisses, afin de reconduire les personnes âgées au centre de services le plus près.

Il importe, d’autre part, de reconnaître une initiative mise en place par certaines institutions, dont celle du Centre de Kamouraska, qui offrent aux résidents des foyers de soins, à raison d’une fois par mois, la plupart des services financiers qui étaient dispensés par les caisses avant leur fermeture. Dans ce cas, c’est généralement la même caissière qui se déplace. Les aînés peuvent ainsi effectuer leurs transactions en toute sécurité, sans altérer le contact humain. 

Toutefois, ce service ne serait pas disponible pour l’ensemble des membres des communautés touchées par les fermetures. Dans une perspective d’équité territoriale, plusieurs autres mesures pourraient être envisagées. Des services financiers pourraient, par exemple, être offerts dans les différents points de services de Postes Canada, les dépanneurs ou les bureaux municipaux. À cet égard, la municipalité de St-Juste-du-Lac, dans la MRC de Témiscouata, partage ses bureaux avec la caisse, ce qui est profitable non seulement pour les deux organismes, mais aussi pour la population de cette petite localité qui, au dernier recensement de 2016, comportait un contingent de personnes âgées (21,4 %) légèrement supérieur à celui du Québec (20,9 %).

La restructuration des services de proximité en milieu rural soulève l’inévitable contradiction entre leur concentration, qui profite le plus souvent aux milieux urbains, et le principe d’égalité des chances. L’équité territoriale est une notion fédératrice en développement régional, mais aussi un principe d’aménagement du territoire. 

L’équité ne signifie pas que toutes les petites localités disposent des mêmes services que ceux offerts au sein des grandes agglomérations urbaines ni que l’échelon local, dans le contexte d’un accroissement de la mobilité géographique des individus, même des personnes âgées, est le plus approprié pour assurer leur dispensation. Il signifie plutôt que les différents acteurs qui émanent des secteurs public, coopératif et communautaire, doivent, dans leurs efforts de réorganisation, veiller à l’égalité des territoires en termes de répartition, d’accessibilité et de qualité des services offerts dans une perspective de justice sociale et de respect de la personne humaine et non dans l’optique de satisfaire aux règles et aux exigences de la rentabilité économique. 

En conséquence, le remodelage, dans ces trois secteurs, doit s’effectuer dans l’esprit de préserver une prestation équivalente des services par rapport à ceux qui existaient déjà. La situation géographique, la taille démographique des localités, la densité de la population, la distribution des structures d’âge, la distance par rapport aux villes, la composition de l’infrastructure de services, leur rôle en termes de développement économique, de renforcement du sentiment identitaire, de consolidation du capital social et le respect du principe d’équité territoriale sont autant de facteurs à prendre en considération dans la répartition spatiale des services de proximité en milieu rural et, en particulier, au sein des plus petites localités. 

Ce dernier principe nous apparaît d’autant plus fondamental dans le cas de Desjardins où des valeurs telles que la solidarité, la démocratie, l’égalité, la justice et la liberté constituent le fondement de la coopération.

Majella Simard, Ph.D. en développement régional, Professeur de géographie, Université de Moncton