Marie-Christine Dutil (debout, à droite) et ses étudiants de la Polyvalente de l'Ancienne-Lorette, dont nous publions quatre lettres sur le port de signes religieux.

Journalistes, sur un banc d’école

ÉDITORIAL / Je me suis retrouvé, mercredi matin, à la Polyvalente de L’Ancienne-Lorette, devant des jeunes de cinquième secondaire, dans la classe d’éthique et culture religieuse de Marie-Christine Dutil.

Elle m’avait approché pour savoir si le Soleil accepterait de publier quelques lettres que ses élèves avaient rédigées sur la laïcité et l’interdiction des signes religieux que veut imposer le premier ministre François Legault à certains employés de l’État.

Des élèves de secondaire cinq, qui veulent nous écrire en plus? Je n’ai pas hésité une seconde. 

Voyez-vous, les statistiques sont cruelles à notre égard. Selon un sondage publié cette semaine aux États-Unis, à peine 2 % des jeunes s’informeraient «souvent» dans un journal. Les réseaux sociaux seraient leur première source d’information, pour 36 % d’entre eux. 

Mais dans les faits, le réseau social lui-même n’informe pas. Les nouvelles qu’on y trouve sont écrites par des journalistes, pour des journaux, au sens large, c’est-à-dire une «publication périodique relatant les événements saillants». Qu’elle soit sur papier ou numérique, le rôle du journaliste reste le même. Enlevez le journalisme de l’équation, et un réseau social, c’est une grande cour d’école, pleine de rumeurs, et d’intimidation aussi... 

J’étais curieux de savoir comment ces élèves qui achèvent leur secondaire s’informaient. Si on m’avait posé la question à leur âge, j’aurais été aussi embêté qu’ils l’ont été lorsque je me suis planté devant eux. Ça ne se bousculait pas pour répondre à la question. 

Qui a lu un journal depuis une semaine? Moins de cinq mains se sont levées. Combien utilisent Facebook? Toute la classe au grand complet, évidemment. L’accumulation des données, la reconnaissance faciale? Ça ne les empêche vraiment pas de dormir. 

Mais donnez-leur une chance d’exprimer leur opinion, et la lumière s’allume. Ce qui aurait pu être un devoir parmi d’autres est devenu une chance de se voir publié dans un média. Et ils ont sauté dessus.

On n’entend pas souvent leur génération sur cette question. Une classe n’est pas un microcosme parfait, mais la majorité a du mal à se reconnaître dans cette promesse du premier ministre Legault. Et bien sûr, tous ne pensent pas la même chose. 

J’ai choisi deux de leurs lettres dans notre édition papier (vous en retrouverez quatre dans les plateformes numériques), qui m’ont frappé parce que les auteurs ont chacun pris un certain risque. 

Philippe Drolet et Joélie Lafrance étaient les seuls à endosser la position prônée par la CAQ. Ça demande du courage d’exprimer sa différence sur un dossier aussi émotif, en sachant que l’on se retrouve en minorité, qu’on s’expose à la critique. Ça aussi fait partie du journalisme. «Avoir le courage de ses opinions» est un cliché la plupart du temps, ça ne l’était pas dans leur cas.

J’ai aussi choisi le texte de Nick Bouffard, qui n’a pas eu peur d’invoquer son identité sexuelle pour mettre en évidence la réalité discriminatoire de cette politique. Il en faut du courage pour s’ouvrir comme il le fait, avec spontanéité et avec joie également. 

C’est à ces élèves que j’ai donc, d’une certaine façon, confié la tâche d’écrire mon dernier édito. C’est ma façon de passer le bâton à une autre génération.

En effet, je quitte aujourd’hui cette tribune où j’ai eu le plaisir immense de donner libre cours à ma curiosité, et à certaines de mes obsessions, et le privilège de les partager avec vous. C’est vraiment le plus beau métier du monde.