La bourse du carbone a connu des ratés depuis son lancement, à la fin de 2013.

Jouer sur la demande

ÉDITORIAL / Embellie passagère ou décollage permanent? On attendra encore un peu avant de déclarer la «bourse du carbone» officiellement tirée d'affaire. Mais les dernières statistiques suggèrent certainement que le tumulte du début de l'année semble terminé. Ce qui est, en soi, une excellente nouvelle.
Le Système de plafonnement et d'échange (SPEDE) est un marché commun du carbone entre le Québec et la Californie, auquel l'Ontario doit se joindre l'an prochain. On y vend exclusivement des «unités d'émission», soit le droit de rejeter une certaine quantité de gaz à effet de serre au cours d'une année, ce qui est obligatoire pour tous les émetteurs de plus de 25 000 tonnes de CO2 (ou l'équivalent) par année. Plusieurs encans sont tenus chaque année pour que les entreprises, mais le nombre total des «permis» diminue d'année en année afin d'exercer une pression à la baisse sur les rejets de gaz à effet de serre. L'idée générale est d'accoler un prix au CO2 que l'on avait toujours envoyé «gratuitement» dans l'atmosphère.
Cependant, cette bourse du carbone a connu des ratés depuis son lancement, à la fin de 2013. Les permis mis en marché ne trouvaient pas toujours preneur - à peine le tiers des droits d'émission offerts lors de certains encans - et même quand tous les «stocks» étaient vendus, les prix obtenus étaient à peine supérieurs au plancher fixé par les gouvernements. En février dernier, seulement 18 % des permis ont été vendus à un prix médian de 13,95 $US, ce qui signifie que la moitié ont été vendus moins cher, et l'autre moitié plus cher. Le prix plancher était alors fixé à 13,57 $, imaginez...
Cet encan avait été qualifié de «catastrophique» par certains observateurs, dont quelques-uns soulevaient des doutes légitimes sur son avenir et son utilité. Mais les raisons qui expliquaient ce manque d'intérêt se sont avérées conjoncturelles - une contestation juridique du SPEDE en Californie, qui a été perdue, et le prolongement de la participation du plus gros État américain jusqu'en 2030, ce qui fut officialisé cet été. Si bien que les deux derniers encans, tenus en mai et en août, ont vu une participation nettement accrue. Tous les droits d'émission mis en vente ont été achetés et les prix commencent enfin à lever. Le mois dernier, le prix médian a atteint 14,69 $; c'était la première fois que ce prix était supérieur au prix plancher (13,57 $) par plus de 1 $. En outre, depuis 2013 le «prix de vente final» (montant déboursé pour le dernier permis disponible) était généralement égal au prix plancher ou ne le dépassait que de 10 ou 20 ¢, ce qui indiquait qu'il n'y avait pratiquement pas eu d'enchères. Ce prix final fut de 14,75 $ en août.
Bien que cette bourse du carbone ne soit pas un remède miracle - il y a des limites à l'effet qu'on peut obtenir en envoyant un «signal de prix» sur le carbone -, on doit se réjouir de ces derniers développements. D'abord parce que le SPEDE est la pièce maîtresse de la stratégie québécoise de lutte contre les changements climatiques. Déjà que le Québec est parti pour rater ses cibles de 2020, le coup serait très dur si le SPEDE s'écrasait.
Mais aussi, et peut-être surtout, parce que contrairement à ce que prétendent certains groupes de pression, il est illusoire de penser réduire nos émissions de GES en combattant des projets d'oléoduc ou d'exploitation d'hydrocarbure. Si le pétrole que l'on brûle au Québec ne vient pas de l'Alberta ou de la Gaspésie, il viendra d'ailleurs. Or sa provenance ne fait pas une grosse différence sur les GES : le plus clair du CO2 est produit lors de la combustion, pas pendant la production.
C'est en jouant sur la demande d'hydrocarbures, pas sur leur offre, que l'on peut espérer obtenir les meilleurs résultats. C'est ce que le SPEDE cherche à faire, et c'est pourquoi il faut espérer que ses deux derniers encans soient un signal de ce qui s'en vient.