Je cause pour la cause : brisez les tabous

Les troubles de santé mentale sont toujours considérés comme une classe à part en santé alors qu’il suffit de prendre le temps d’y réfléchir pour constater que rien ne justifie que ce soit le cas. Bien que nous ayons maintenant la chance que de plus en plus d’initiatives publiques soient prises pour en finir avec ces tabous, je suis toujours aussi déçue de constater à quel point c’est difficile pour les gens qui ne vivent pas de près ou carrément avec la maladie mentale de comprendre qu’un mal physique est tout comme un mal psychologique.

La plupart d’entre nous comprendront très facilement les limitations d’une personne qui aurait la jambe cassée. Pourtant, pour plusieurs, les troubles mentaux se sont manifestés exactement comme une cassure dans leur vie? Et quand parle-t-on de ceux pour qui la guérison s’est aussi bien déroulée? Parce que oui, ça arrive! Comme la maladie physique, la maladie mentale est loin d’être à tout coup une situation permanente. Une jambe cassée ne se guérit pas en continuant à marcher dessus, mais c’est exactement ce que les tabous encouragent comme réaction à la maladie mentale.

La santé mentale c’est de l’hérédité, de la chimie, le résultat d’événements de la vie. La santé psychologique, c’est comme la santé physique. La santé, c’est la santé et les seuls rôles que la volonté et les efforts ont à y jouer sont dans les petites actions que nous posons pour améliorer notre condition, mais encore faut-il que cette condition nous le permette...

Ma condition me l’a permis une journée d’automne quand j’avais 19 ans, alors que j’avais toujours choisi de la taire parce que je ne la connaissais pas, que je ne la comprenais pas et que j’étais en bonne santé physique. À chercher les causes possibles en moi, toute seule depuis des années, je tentais de faire passer mon mal-être en accusant mon corps, en me retournant contre lui, en marchant sur ma blessure.

J’ai développé des troubles alimentaires non spécifiés et ils ont pris de plus en plus de place dans ma vie au point où je ne me sentais pratiquement plus capable de faire quoi que ce soit, jusqu’à cette journée d’automne quand j’ai eu la chance de réussir à investir le peu de force qui me restait à en parler pour la première fois.

Ça m’a sauvé la vie.

Je n’ai aucune idée d’où m’est venue la volonté de rappeler le docteur pour finalement accepter sa prescription. Le seul souvenir que j’ai, c’est qu’il s’agit là des moments où j’ai commencé à vivre. J’ai vécu, toujours de mieux en mieux, malgré qu’il s’agisse d’années où j’ai été suivie par de nombreux intervenants et durant lesquelles j’ai découvert mon hypervigilance. Onze ans plus tard, quand j’ai cru avoir en ma possession tous les outils, mon médecin était très heureux que je lui annonce être prête à arrêter la médication et moi, j’ai bien suivi toutes les étapes. J’ai continué à utiliser ce que j’avais appris durant plus d’une décennie et un an plus tard, c’est exactement cette connaissance qui ma ramenée devant le docteur avant que j’en vienne à revivre mes 19 ans.

Je n’avais pas une cassure, j’ai une maladie. Après 12 années, le diagnostic a finalement été prononcé : trouble d’anxiété généralisé. Je n’ai pas été surprise. Après tout le temps que j’avais consacré à me soigner, l’année passée sans médication m’avait été très révélatrice au sujet de ma condition. Oui, j’ai reculé un peu. La médication n’est pas un tour de magie qui me permet de reprendre ma vie là où j’étais avant d’arrêter, mais mon système nerveux est de moins en moins fatigué et je sais me donner du temps. Oui, j’ai avancé un peu aussi. C’est que maintenant j’ai compris que, pour moi, les médicaments permettent que je sois dans l’état où je devrais être naturellement, comme pour quelqu’un qui prendrait des pilules pour réguler sa tension artérielle.

Finalement, je dirais que je n’ai pas de difficulté à accepter que j’aie un problème de santé. Je n’ai pas de difficulté à accepter que j’aie un trouble de santé mentale. Je suis prête à vivre avec longtemps, car maintenant je sais comment. Mon deuil d’aujourd’hui, il vient des 19 premières années, celles que j’ai perdues parce que je ne sentais pas que c’était normal d’en parler. Mon deuil d’aujourd’hui est pour ceux qui ont une condition qui ne leur permet pas d’avoir ma chance et qui sont incompris, il est pour ceux qui ont une simple cassure que les tabous ne leur permettent pas de réparer. Ne laissons pas l’incompréhension voler une journée de plus dans la vie de ceux qui pourraient être vos amis, votre famille, vos enfants. Ne perdez pas une journée de plus de votre vie à cause des tabous, il y a de l’aide. Soyez ouverts, parlez-en, vivez.

Odréanne LeBlond
Québec