«Ce projet de loi crée actuellement de la haine et de l’isolement. Il n’y a pas de place à l’adjectif “modéré” ni au mot “compromis” lorsqu’il est question de droits humains», écrit Béatrice Deschênes St-Pierre. Ci-dessus, une manifestation dans les rues de Montréal en 2013.

J’ai un rêve

POINT DE VUE / Ce commentaire n’est pas un essai philosophique. C’est une perspective concrète et humaine du projet de loi sur la laïcité.

J’ai vu en consultation une jeune femme, portant un hijab, pour des douleurs aux poignets. Pour le processus diagnostique, je lui pose des questions sur ce qui pourrait être des causes de surutilisation des membres supérieurs : jeunes enfants? Travail manuel? J’entre tranquillement dans sa bulle et dans sa vie avec mes questions. Elle a immigré avec son mari, sa famille est encore dans son pays d’origine. Elle a trois jeunes enfants. Elle trouve l’adaptation difficile, elle se sent seule. Par contre, elle vient de commencer à travailler dans un service de garde et elle aime bien. La consultation s’enchaîne comme d’habitude. À la fin, elle me redemande mon nom complet, elle me serre dans ses bras en me disant «Merci, je ne vous oublierai jamais». Je n’avais pourtant rien fait de spécial, autre qu’être sensible à sa réalité culturelle dans mon attitude. Je lui ai dit que ça m’avait fait plaisir de la rencontrer et l’ai laissé sur un mot d’encouragement en lui disant que son nouveau travail l’aiderait à connaître les gens d’ici.

Ces temps-ci, je me lève et chaque jour à la radio, on parle du projet de loi sur la laïcité. Je pense à cette dame, je me demande comment elle se sent lorsqu’elle sort de la maison avec son hijab. Peut-on penser que du jour au lendemain, en mettant le pied au pays, un nouvel arrivant portant un signe religieux reniera tout son bagage culturel pour avoir le droit de travailler dans une société qu’il ne connaît pas et qui lui est hostile?

Ce projet de loi ne défend pas les droits des personnes qui ne portent pas de signe religieux et est discriminatoire envers les gens qui en portent. Il crée actuellement de la haine et de l’isolement. Il n’y a pas de place à l’adjectif «modéré» ni au mot «compromis» lorsqu’il est question de droits humains.

Je n’ai pas peur que mes enfants soient endoctrinés par un professeur qui porterait un turban. Je suis de culture québécoise, je suis fière de porter deux noms de famille, symbole d’égalité homme-femme à mes yeux. Je n’ai pas peur de l’autre, je suis ouverte à sa venue. Je suis heureuse que des gens puissent trouver un terrain de paix chez nous. Je rêve que cet endroit soit accueillant et bienveillant pour tous les citoyens du monde.