Il faut retrouver le goût de vivre! La joie de vivre!

Ma mère avait l’habitude de dire d’un aliment peu goûteux, «ça goûte le carton». C’est exactement ce que goûte la vie en ce moment pour plusieurs d’entre nous, le carton. Aucune fête de famille, aucun bisou ou accolade hors de nos maisons, aucun café de l’amitié. Que du carton!

Et jour après jour, le clou de l’âgisme est enfoncé par nos autorités. Toutes les théories du confinement/déconfinement sont basées sur l’âge. Trop vieux, tout compte fait pas-si-vieux-que-ça-quand-ça-arrange-les-autorités, moins vieux, jeune. Notre grand poète Claude Péloquin doit se retourner dans sa tombe, lui qui disait à ses amis: «Ce n’est pas aujourd’hui, à 76 ans, que je vais commencer à être vieux.» Point de presse après point de presse, la stigmatisation officielle nous parle de l’âge, le nôtre et le leur. Nous le savons, nous l’a-t-il assez répété, François Legault a 62 ans, sa mère a 92 ans. Parions quand même que les salons de coiffure vont rouvrir bientôt, afin de cacher les repousses.

À vouloir ainsi détricoter pour rabibocher par la suite tant bien que mal les liens familiaux et sociaux, les autorités québécoises nous démontrent leur désarroi, leur manque de planification. On navigue à vue d’œil, sans boussole. On le constate bien quand des ministres s’improvisent capitaine. Ces théories fumeuses basées sur l’âge, trop vieux pour vivre en société, trop jeune pour transmettre la COVID-19, créent des trous dans le tissu familial et social.

Une véritable pollution qui perdurera une fois la crise de la COVID-19 passée, car ces petits polichinelles de l’âge continueront à sévir. C’est dans ces trous que nous trébuchons lorsque nous essayons de remettre la machine en marche, sans la solidarité millénaire entre les âges. Nous enfonçons dans les ornières de ces incohérences. Nous l’avons bien vu, même Justin Trudeau et Doug Ford, chantres du restez-chez-vous à tout prix n’ont pas pu résister aux sirènes des contacts humains.

Nous n’avons pas besoin du recul de l’Histoire pour comprendre où nous avons erré. L’État, pourtant mandaté par le peuple pour le faire, s’avère impuissant à protéger les plus âgés comme les plus jeunes d’ailleurs, parqués dans des enclos aux noms hostiles, CHSLD et DPJ. Même pas de véritables noms pour ces refuges qui croulent sous une bureaucratie monolithique. La stigmatisation des 70 ans et plus, plus forte au Québec, s’explique par l’âgisme social qui fait qu’on abandonne nos aînés en CHSLD beaucoup plus qu’ailleurs.

Qui n’a pas eu les larmes aux yeux en voyant à la télé, lors du déconfinement progressif en Europe, des grands-parents accueillir dans leurs bras leurs petits-enfants en Italie, ou une grand-maman souffler ses bougies sur un gâteau, entourée de ses petits-enfants en France. Pendant ce temps, certaines chaînes de télévision québécoises ânonnent les mêmes ritournelles de leur doxa sur l’âgisme «les plus de 70 ans, restez chez-vous!» Comment ces mêmes chaînes de télé imaginent-elles l’ambiance du retour au travail des aînés? Les vieux au rancart? Les aînés sur le marché du travail auront peu de temps au travail pendant l’après-COVID. C’est une raison de plus pour les respecter et les laisser vivre comme les autres.

Nous n’avons pas besoin de l’Histoire pour comprendre notre déshumanisation galopante. En ne nous occupant pas dans le civil les uns des autres, en brisant la chaîne humaine dans les familles et les quartiers, nous avons tous pris place sur le Radeau de la Méduse. Qui viendra nous secourir, ballottés par les flots déchaînés de nos incohérences!

Il faut retrouver le goût de vivre! La joie de vivre! On accepte que cela se fera au départ avec les mesures de sécurité nécessaires, avançant masqués. Mais, l’autre est mon enfant, mon frère, ma mère, mon voisin, ma collègue, pas un virus. Il faut cesser de manger du carton, retrouver le sourire plissé d’un aîné, la bave aux lèvres d’un bébé, la formidable énergie des vases communicants entre les âges! Sinon, tout aura le goût du plâtre.

Le discours officiel a parlé le langage des ordinateurs, «programmer/déprogrammer», et des électriciens «off/on». Pourquoi pas celui des robots dirigés à distance! Maintenant, il est temps d’essayer de parler humain, de l’importance primordiale de nos liens familiaux et sociaux, de notre besoin fondamental les uns des autres dans la grande chaîne de la vie. Quant à la plupart d’entre nous, nous ne reprendrons pas notre vie là où nous l’avons laissée. Être sur pause ne vaut que pour les machines. Tout ce temps, nous aurons cheminé avec nos contemporains dans ces dédales sombres dont l’Histoire de l’Humanité est sillonnée. Mais au bout du chemin, il y aura toujours le goût de vivre les uns avec les autres, c’est notre seule condition de survie.

Huguette Poitras, Québec