Former les futurs enseignants et enseignantes à la pensée critique

POINT DE VUE / Un article publié le 26 juillet par Marie-Eve Morasse dans La Presse présente la recherche de Florent Michelot, selon laquelle les futurs enseignants et enseignantes québécois auraient développé une bonne pensée critique, même s’ils étaient peu formés à cet égard. Ces résultats s’expliqueraient par l’accent mis sur la pratique à travers les stages dans le milieu au cours de leur parcours universitaire. L’éducation aux médias, qui favoriserait l’exercice de la pensée critique, voire serait nécessaire à son développement, serait plutôt déficiente dans leur formation initiale.

Or, la formation que nous offrons dans nos disciplines respectives — science et technologie (S&T) et éthique et culture religieuse (ECR) — accorde une place importante au développement de la pensée critique. D’ailleurs, les futurs enseignants et enseignantes s’intéressent clairement à l’enseignement autour de thèmes sensibles (qui peuvent heurter, comme la vaccination ou les attentats) ou controversés (qui causent des débats parmi les experts de différentes disciplines, mais aussi dans la société, comme l’intelligence artificielle) et sont soucieux de réaliser cet enseignement avec compétence. Pendant leur formation, ils suivent autant des cours disciplinaires — en sciences et génie ou encore en philosophie et sciences des religions —que des cours de didactique pour réfléchir aux manières d’aborder ces thèmes avec les élèves. L’enseignement sur l’Holocauste ou sur le développement et la commercialisation de biotechnologies, par exemple, fait explicitement partie de la formation. Certes, cela reste un défi, car ces thèmes sont très complexes. Les futurs enseignants et enseignantes se familiarisent également avec les outils facilitant l’enseignement de tels thèmes. Dans le profil ECR, ils apprennent à analyser des discours pour y identifier les entraves au dialogue comme la généralisation abusive ou appel à l’autorité et à enseigner à leurs futurs élèves à faire de même. Dans le profil S&T, ils s’approprient des démarches de construction d’opinion (pensons au travail réalisé par Christine Beaulieu dans la pièce J’aime Hydro) et leur enseignement. Et nous ne sommes pas seules à proposer un enseignement qui favorise le développement de la pensée critique : les futurs enseignants et enseignantes de français travaillent le texte argumentatif; ceux de mathématiques abordent l’interprétation des statistiques et des probabilités; ceux d’univers social développent leur compétence à analyser, à l’aide de documents divers, la réalité sociale dans différents contextes, sans oublier la place accordée à la citoyenneté, mais aussi à l’éducation financière (ex. publicités trompeuses, taux d’intérêt).

La formation aborde aussi la posture professionnelle en enseignement. Par exemple, comment réagir lorsqu’un élève soutient que les vaccins causent l’autisme? Comment parler avec les élèves au lendemain de l’attentat de Québec? À la fin du parcours, nous les amenons aussi à concevoir des cours en interdisciplinarité dans lesquels les futurs enseignants de différentes disciplines sont invités à confronter leurs idées. Pour ce faire, il faut maîtriser les particularités de sa discipline, mais aussi les spécificités des autres disciplines.

Plusieurs recherches en éducation s’intéressent d’ailleurs au développement de la pensée critique et aux questionnements autour de l’enseignement de thèmes sensibles ou controversés. Dans nos travaux, nous nous intéressons, entre autres, à l’enseignement de thèmes sensibles en contexte de diversité ethnoculturelle, religieuse et linguistique (Hirsch) et aux rapports à l’expertise scientifique de futurs enseignants, scientifiques et ingénieurs dans le contexte de controverses techno-scientifiques (Groleau).

Considérant notre connaissance de la formation en enseignement au Québec, nous ne sommes pas étonnées que les futurs enseignants et enseignantes exercent leur pensée critique en cette ère de fausses nouvelles. À nos yeux, cela s’explique par l’intérêt, la curiosité et le professionnalisme des étudiants en enseignement, mais aussi par le travail de toutes les personnes qui contribuent à leur formation.

Audrey Groleau est professeure de didactique des sciences et de la technologie et Sivane Hirsch est professeure de didactique d’éthique et culture religieuse à l’Université du Québec à Trois-Rivières.