Caroline Quesnel, présidente de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN)
Caroline Quesnel, présidente de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN)

Enseignement supérieur: mais où est donc la ministre Danielle McCann? 

Caroline Quesnel
Présidente de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN)
POINT DE VUE / Madame Danielle McCann, ministre de l’Enseignement supérieur,

Soixante jours bien comptés se sont écoulés depuis votre nomination au ministère de l’Enseignement supérieur. Tous les gens du milieu, dont les 34 000 membres de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN), se sont réjouis de la création de votre poste. Mais depuis, rien! Pas une seule déclaration, pas un seul mot! Les plus critiques affirmeront que ce silence est à l’image du vide politique de votre gouvernement en matière d’éducation supérieure depuis son élection. 

En contrepartie, nous sommes au rendez-vous! Comme toutes les travailleuses et tous les travailleurs du Québec, celles et ceux du milieu de l’enseignement supérieur doivent apprendre à s’acclimater à une époque inédite qui force, encore une fois, au dépassement et à l’adaptation. Ici, aucun compromis. Quand il s’agit de la qualité de l’enseignement et du développement des connaissances de nos cégépiennes, cégépiens et universitaires, nos membres, présents dans toutes les régions du Québec, ne ménagent aucun effort. Vous le savez, c’est une question de professionnalisme, d’engagement, mais aussi de passion. Sans délai, en pleine pandémie et confinés, nous avons innové et su modifier nos méthodes d’enseignement dans un contexte de sous-financement, bien documenté avant même la COVID-19. Nous avons sauvé les meubles, pour ainsi dire. 

Cependant, permettez-nous d’exprimer une inquiétude répétée de nombreuses fois ces derniers mois par celles et ceux qui défrichent désormais le «terrain virtuel» de l’enseignement supérieur au Québec. Nous faisons face plus que jamais à une «cannibalisation» de l’enseignement à distance au détriment des cours en présence. Bien avant le coronavirus, le discours ambiant, au nom de «la révolution numérique incontournable» dans un monde «globalisé», exerçait des pressions pour déloger l’enseignement en mode présentiel. La crise actuelle accentue ce phénomène. 

Vous le savez comme nous, madame McCann, qu’un enseignement à distance efficace nécessite une préparation méticuleuse et coûteuse, ainsi que toute une équipe autonome travaillant en étroite collaboration. Ce type d’enseignement n’est pas nécessairement reconnu pour être adapté aux besoins de toutes les étudiantes et tous les étudiants. C’est sans compter les inégalités sociales qu’il provoque, liées aux problèmes d’accessibilité et de manque de connaissances numériques de plusieurs. Aussi, les risques de décrochage sont bien réels et nous préoccupent grandement.

Nous ne sommes pas opposés à l’enseignement à distance. Toutefois, nous devons souligner ses défis et ses limites quand il est imposé intégralement à l’improviste. Cette transmission du savoir doit demeurer un complément fortement encadré aux études en présence. Depuis la mi-mars, nous assistons davantage à un enseignement «palliatif» en mode non présentiel qu’à un enseignement à distance bien balisé et conforme aux règles de l’art. Il ne doit surtout pas servir de modèle ni perdurer. Nous souhaitons, de toute urgence, connaître vos intentions et votre vision à ce sujet. 

Par ailleurs, depuis une cinquantaine d’années, les cégeps et les universités sont des vecteurs économiques essentiels non seulement à la vitalité des grands centres, mais à celle de toutes les régions du Québec. Ils attirent en leur sol cerveaux, étudiantes et étudiants d’ici et d’ailleurs, assurent l’accessibilité d’un très large éventail de programmes aux quatre coins de la province et jouent un rôle de rétention des jeunes. Y a-t-il lieu de craindre pour cette vitalité économique et cette vivacité du savoir dans un monde où l’enseignement à distance deviendrait la norme ? Poser la question, c’est y répondre. À quoi bon s’imprégner d’un milieu de vie riche en relations humaines et en connaissances quand on peut s’isoler devant son écran? 

À quelques jours de la rentrée, nous réclamons, madame McCann, votre présence et une prise de position claire sur ces enjeux afin de soutenir les actrices et les acteurs du terrain. Nous vous demandons de résister aux pressions insistantes de l’enseignement à distance improvisé systématisé. Résistez au nom de la qualité de l’enseignement supérieur. Résistez au nom de la vitalité économique des régions du Québec, que nous représentons toutes.